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Friday, April 13, 2018

La vie est trop courte, mais de combien exactement ?

La vie est courte. Je l'ai déjà écrit : c'est un peu une obsession, ces derniers temps. J'imagine qu'il faut que j'apprenne à prendre un certain recul par rapport à cela. En même temps, si la méditation m'a bien appris quelque chose, c'est à accepter ce qui est. Le fait est que je traverse une phase où je m'interroge sur la meilleure manière d'occuper mon temps, de plusieurs points de vue : activités culturelles (livres, films, séries, voyages, etc.), vie personnelle, vie professionnelle, etc. Plutôt que d'éviter ce questionnement, autant l'accepter et suivre le raisonnement jusqu'où il me mène.

Jusqu'à présent et comme je le mentionnais déjà dans l'article en lien plus haut, ma démarche rencontre pour l'instant une certaine incompréhension. A en croire certains, je réfléchis trop. Ou alors je réfléchis trop à des choses déprimantes. Pire : je serais peut-être même angoissé/obsédé par la mort. Pour d'autres, il semblerait que le fait que la vie est courte n'est pas une évidence. Serait-ce quelque chose dont on se rend compte plus facilement à partir d'un certain âge ? En tout cas, ça n'est pas vraiment un scoop : la plupart des gens préfèrent ne pas penser à leur mort, donc au fait que leur vie s'arrêtera un jour. Alors, oui, ils préfèrent "vivre le moment présent", en tout cas lorsqu'on leur rappelle qu'eux aussi, ils mourront un jour. Mais n'est-ce pas une solution de facilité ?

En fait, il me semble qu'essayer de vivre le plus possible le moment présent et prendre en compte notre finitude ne sont pas des approches exclusives. Que l'on n'ait plus qu'un an à vivre ou que l'on en ait encore cent, cela ne change rien au fait que c'est de toute façon une bonne idée de profiter du moment présent, d'être attentif aux gens et aux choses autour de soi.

Par contre, n'avoir plus qu'un an à disposition ou en avoir encore cent, cela change tout de même pas mal de choses, dans la pratique.

Pour ma part, je vais avoir 40 ans cette année. Selon les chiffres que j'ai pu trouver, mon espérance de vie est de 82 ans. Il me resterait donc 42 ans à vivre, en moyenne. Tout en sachant que je peux mourir demain ou alors dans 80 ans, à l'âge de 120 ans. Impossible de le savoir.

Appliquons ces chiffres à quelques cas concrets qui me parlent. Les films, par exemple. Est-il possible de voir tous les films qui ont été réalisés ? Dans le cas contraire, combien de films puis-je encore espérer voir durant mon existence ? Y a-t-il une sorte de filtre que je puisse appliquer pour ne regarder que les films qui en valent la peine ?

En première approche, il peut être intéressant de se demander combien de films existent déjà. Un premier lien sur Quora me donne une réponse de 326 609 films. Un autre lien mentionne "presque 300 000" films.

A la question de savoir combien de temps il faudrait pour regarder tous les films existants, une personne part sur la base de 541 226 films d'une durée totale de 30 603 173 minutes, à savoir 58 ans. Si on s'en tient aux films de plus de 60 minutes, on se retrouve avec 233 590 films d'une durée totale de 23 108 401 minutes, donc de 44 ans.

Même en y consacrant tout mon temps, il semble bel et bien que ce soit mission impossible. Mais je ne passe pas tout mon temps libre à regarder des films : selon mes statistiques personnelles, je regarde une trentaine de films par année en moyenne. Disons trente, pour arrondir, ce qui, sur 42 ans restants, correspond à 1 260 films.

En arrondissant généreusement vers le haut, je peux donc espérer encore voir 1 500 films dans ma vie. Soit environ 0.3% à 0.5% de tous les films existants. Il me semble donc indispensable d'être exigeant dans mes choix. Ou tout du moins d'essayer de le faire.

Selon mes calculs basés sur les données d'IMDb, il faudrait donc que je m'en tienne à des films ayant une note supérieure ou égale à 8.1 si je ne considère que les films ayant 1 000 votes ou plus. Ma conclusion personnelle était la suivante : "It appears that it's probably a good idea to stay clear of feature films with a rating lower than 7 or 8, depending on the number of films."

Je suis bien conscient que les notes d'IMDb sont une approximation très imparfaite de mes goûts cinématographiques personnels ; je le vois en particulier avec les films de Scorsese (que j'ai vraiment énormément de peine à apprécier, mais dont les films ont généralement de bonnes notes sur IMDb) et ceux de Lynch (que j'adore, mais dont plusieurs films pourraient avoir de bien meilleures notes sur IMDb selon moi). A défaut de quelque chose de plus nuancé, IMDb permet en tout cas de séparer les films a priori excellents de ceux qui sont vraiment mauvais. Entre ces deux extrêmes, il est clair qu'il faut naviguer un peu subtilement, en prenant en compte les avis des spectateurs (IMDb, Rotten Tomatoes), ceux des critiques (Metacritic, Rotten Tomatoes), mes goûts personnels, etc.

Pour les livres, la problématique est la même. Une recherche rapide m'apprend que 129 864 880 livres auraient été publiés, au total. Du côté de mes statistiques, ce sont à peu près dix livres par an que je lis. Il me reste donc encore 420 livres à lire jusqu'à ma mort. En moyenne, toujours. Ça n'est pas beaucoup. Cela représente 0.0003% de tous les livres existants.

Pour la musique, il est un peu plus difficile de me faire une idée. Il y a quelques années, iTunes avait 26 millions de morceaux à disposition, pour un total de 1 300 000 heures. Selon Last.fm, j'écoute environ 4 500 morceaux par an. Je peux donc espérer écouter encore 176 400 morceaux de musique, soit 0.7% de tous les morceaux présents sur iTunes. En réalité, je me retrouve souvent à écouter la même musique, plutôt que de découvrir quelque chose que je ne connais pas ou peu. Cela est beaucoup plus vrai avec la musique qu'avec les films ou les livres.

Ces chiffres donnent une certaine perspective. Pour quelque chose de plus visuel, Tim Urban propose quelques représentations graphiques sur WaitButWhy et rappelle que le temps passé avec les gens que nous aimons est aussi limité. Paul Graham a aussi écrit un très bon article sur la courte durée de la vie.

Donc, oui, il y a une leçon a tirer de toutes ces considérations et c'est une leçon sérieuse, mais il faut aussi prendre tout cela avec une certaine légèreté. Faire des listes est quelque chose qui m'amuse. Faire des statistiques, également. Je ne pense pas qu'il faille trop s'attacher à une note IMDb minimale ou être systématiquement trop avare avec son temps, mais je pense aussi que c'est une erreur de ne pas penser du tout au temps qui nous reste, sous prétexte que cette réflexion est déprimante. La vie est faite pour être vécue et on peut le faire plus ou moins bien, selon les choix que nous faisons. Il faut donc donner un certain poids à ces choix, en tout cas la plupart du temps.

Mise à jour (5 février 2022). Récemment, je suis tombé sur un article ("There Are Too Many Video Games") qui mentionne le fait qu'il sort environ dix mille jeux vidéos par an rien que sur la plateforme Steam. Une vingtaine par jour, donc. Au total, il en existe probablement des millions. Je ne joue plus sérieusement à des jeux vidéos depuis presque vingt ans, mais cela donne le vertige !

Wednesday, February 28, 2018

"That's it"

Ça n'est un mystère pour personne dans mon entourage : je suis fan de Prince. Après son décès en avril 2016, il m'a fallu quelques semaines avant de pouvoir écouter à nouveau sa musique sereinement, mais j'ai rapidement eu envie de faire plus que cela : j'ai voulu écouter tous ses albums officiels, dans l'ordre, du premier au dernier.

La définition d'un album officiel est forcément un peu subjective, mais cela exclut pour moi les bootlegs (enregistrements "pirates", en français), les singles, maxi-singles, compilations et autres publications promotionnelles (promo CD, etc.). J'ai également largement exclu les vidéos (VHS, DVD et autres LaserDiscs) de ma sélection.

Par contre, il faut savoir que Prince a été très prolifique et a utilisé des pseudonymes pour pouvoir sortir plus de musique, s'est caché derrière des groupes fictifs ou réels, derrière des artistes qui, pour certains, ne faisaient que remplacer la voix de Prince sur des enregistrement complètement produits, arrangés, composés et joués par ce dernier ; des sortes de "marionnettes" permettant à Prince de contourner le goulot d'étranglement créatif que représentait sa maison de disque. Il est difficile de ne pas considérer ces albums sortis sous d'autres noms comme des albums de Prince à part entière.

J'ai donc sélectionné 75 albums de Prince et ai commencé à les écouter dans l'ordre chronologique, documentant mon avancement sur Twitter via le hashtag #Prince75. En cours de route, j'ai décidé d'inclure ou non certains albums.

En particulier, Milk & Honey n'a été vendu qu'au Japon, durant une très courte période de temps, avant d'être annulé, et est considéré non officiel, mais le cas est limite.

Un autre cas particulier est celui de The Undertaker, que Prince avait voulu sortir en 1994 sous la forme d'un CD via le magazine Guitar World, avant que sa maison de disque intervienne et fasse annuler le projet, qui a finalement vu le jour officiellement sous forme de vidéo (VHS/LaserDisc) en 1995.

Enfin, j'ai inclus 1-800 New Funk, qui est une compilation de 1994, mais qui contient essentiellement des morceaux qui ne sont pas disponibles ailleurs.

Concernant les crédits, je n'ai pas distingué les albums sortis sous le nom de "Prince" et ceux sortis sous le nom du symbole qu'il a utilisé entre 1993 et 2000. Ce sont donc 45 albums, sur les 76 que j'ai considérés, qu'il a sortis sous son nom et 31 qu'il a sortis sous d'autres noms.

Techniquement, le Black Album ne porte aucun nom et n'est crédité à aucun artiste, mais a toujours été associé à Prince, dès son annulation en 1987 et à nouveau à partir de 1994, lors de sa publication officielle.

Enfin, il faut noter que je n'ai pas inclus les albums qui contiennent essentiellement (i.e. plus de la moitié) des morceaux qui n'ont rien à voir avec Prince. J'ai donc exclu des albums tels que Martika's Kitchen de Martika, qui contient pourtant quatre morceaux composés et joués par Prince, ou Like A Prayer de Madonna, sur lequel Prince participe officiellement (une chanson) et sans être crédité (trois chansons).

Bref, Prince a une discographie assez complexe (voir PrinceVault pour plus d'informations) et c'est probablement l'équivalent de quelques dizaines d'albums qu'il faudrait ajouter en plus à ma liste pour prendre en considération toutes les chansons qu'il a sorties en dehors de ces albums (faces B, compilations, streaming, etc.). Et après cela, il y a encore toute la face inofficielle et/ou live de Prince, qui correspond à plusieurs centaines d'albums (en tout cas).

Voici donc tous les albums que j'ai écoutés, classés du meilleur au moins bon (selon moi, bien entendu). Cette liste n'a pas tout à fait valeur de recommandation de ma part, mais presque.

Pour quelqu'un qui voudrait explorer la discographie de Prince, je dirais qu'il est possible de s'en tenir aux 69 premiers albums, les 7 derniers ayant une valeur artistique... limitée. Un vrai fan écoutera tout, par contre ! Oui, même Carmen Electra qui rape...
  1. Lovesexy (1988)
  2. Sign O' The Times (1987)
  3. Purple Rain - Prince and The Revolution (1984)
  4. The Gold Experience (1995)
  5. The Rainbow Children (2001)
  6. Batman (1989)
  7. Love Symbol - Prince and The New Power Generation (1992)
  8. Parade - Prince and The Revolution (1986)
  9. 1999 (1982)
  10. Around The World In A Day - Prince and The Revolution (1985)
  11. The Black Album (1987/1994)
  12. Lotusflow3r (2009)
  13. Come (1994)
  14. Dirty Mind (1980)
  15. Graffiti Bridge (1990)
  16. Crystal Ball (1998)
  17. Controversy (1981)
  18. 3121 (2006)
  19. Diamonds And Pearls - Prince and The New Power Generation (1991)
  20. The Undertaker (1994/1995)
  21. Emancipation (1996)
  22. Chaos And Disorder (1996)
  23. The Vault... Old Friends 4 Sale (1998)
  24. Prince (1979)
  25. Art Official Age (2014)
  26. Rave Un2 The Joy Fantastic (1999)
  27. The Family - The Family (1985)
  28. Hitnrun Phase One (2015)
  29. Hitnrun Phase Two (2015)
  30. One Nite Alone... Live! - Prince and The New Power Generation (2002)
  31. Jill Jones - Jill Jones (1987)
  32. The Truth (1998)
  33. 20Ten (2010)
  34. Rave In2 The Joy Fantastic (2001)
  35. Musicology (2004)
  36. Exodus - The New Power Generation (1995)
  37. MPLSound (2009)
  38. Newpower Soul - The New Power Generation (1998)
  39. The Chocolate Invasion (2004)
  40. Planet Earth (2007)
  41. Indigo Nights (2008)
  42. For You (1978)
  43. The Time - The Time (1981)
  44. 8 - Madhouse (1987)
  45. What Time Is It? - The Time (1982)
  46. Plectrumelectrum - Prince and 3rdEyeGirl (2014)
  47. One Nite Alone... The Aftershow: It Ain't Over - Prince and The New Power Generation (2002)
  48. Xpectation (2003)
  49. N.E.W.S. (2003)
  50. 1-800 New Funk - Various artists (1994)
  51. The Slaughterhouse (2004)
  52. One Nite Alone... (2002)
  53. Come 2 My House - Chaka Khan (1998)
  54. Ice Cream Castle - The Time (1984)
  55. Times Squared - Eric Leeds (1991)
  56. The Glamorous Life - Sheila E. (1984)
  57. 16 - Madhouse (1987)
  58. Romance 1600 - Sheila E. (1985)
  59. Child Of The Sun - Mayte (1995)
  60. The Voice - Mavis Staples (1993)
  61. C-Note - Prince and The New Power Generation (2004)
  62. Back In Time - Judith Hill (2015)
  63. Time Waits For No One - Mavis Staples (1989)
  64. Gold Nigga - The New Power Generation (1993)
  65. Superconductor - Andy Allo (2012)
  66. Milk & Honey - Támar Davis (2006)
  67. Sheila E. - Sheila E. (1987)
  68. Oui Can Luv - Andy Allo (2015)
  69. May 19, 1992 - Ingrid Chavez (1991)
  70. Apollonia 6 - Apollonia 6 (1984)
  71. Vanity 6 - Vanity 6 (1982)
  72. Carmen Electra - Carmen Electra (1993)
  73. GCS 2000 - Graham Central Station (1999)
  74. Pandemonium - The Time (1990)
  75. Elixer - Bria Valente (2009)
  76. Kamasutra - The NPG Orchestra (1997)
"That's it" sont les derniers mots prononcés par Prince sur son dernier album, à la fin de la chanson "Big City". Si je n'étais pas aussi rationnel, je dirais qu'il s'agissait d'une prémonition. Mais puisque je le suis, je constaterai simplement que c'est une manière très poétique de conclure une très belle discographie, qui s'est encore prolongée durant les quatre premiers mois de 2016 avec quelques singles. Une version live de "Black Sweat" interprétée au piano, sortie trois jours avant la mort de Prince, est en réalité la dernière publication officielle de Prince réalisée de son vivant.

Tuesday, March 7, 2017

I've heard it all

En écoutant une interview d'Eric Leeds (saxophoniste de Prince en 1984-89, ainsi qu'en 1994-96 et 2002-03), j'ai été surpris de l'entendre déclarer qu'il n'avait "plus d'intérêt pour la musique" :
"I've got to to be absolutely honest with you. I no longer have interest in music. I mean, as far as the music that I love, which was basically R&B and jazz. I still listen to some young jazz artists, but I don't seek out new music any longer. Which doesn't mean that if I stumble upon something that I wouldn't enjoy it. It's just that, for me, I've heard it all."
C'est une manière de parler, je suppose. Il faut comprendre par là qu'à 65 ans, il ne cherche plus activement à découvrir de nouveaux musiciens et qu'il juge avoir suffisamment exploré l'univers de la musique. J'imagine qu'il a néanmoins toujours du plaisir à jouer, ainsi qu'à écouter les musiciens et albums qu'il connaît et apprécie.

Je dois avouer que j'ai une certaine sympathie pour cette manière de penser, même si je n'en suis pas encore au stade d'Eric.

D'abord, il y a l'effet de l'âge : la musique que nous écoutons durant notre adolescence laisse une trace particulière dans notre cerveau. Il s'agit là d'un biais cognitif qui fait que nous aimons beaucoup plus cette musique-là que celle que nous découvrons plus tard. Je soupçonne que ce phénomène est présent, de manière plus subtile, tout au long de notre vie. Cela réduit du coup fortement les potentiels "coups de coeur" musicaux à partir d'un certain âge.

Ensuite, il y a un phénomène purement physique, presque mathématique : l'espace des possibilités musicales est limité. C'est presque triste à dire, mais, connaissant Miles Davis, j'ai moins d'intérêt pour tous ces jeunes trompettistes qu'on rencontre dans les petits festivals, dans les clubs, etc., même s'ils sont bons, même s'ils sont enthousiastes. Beaucoup d'excellents musiciens ont déjà "ouvert la voie". Au bout d'un moment, il devient difficile d'innover, de trouver un nouveau vocabulaire musical, de nouvelles approches. A l'inverse, tant qu'on n'a pas rencontré un Keith Jarrett, il est plus facile de s'enthousiasmer pour un jeune pianiste doué.

Je sais que je parais forcément un peu blasé, mais je ne dis pas qu'il n'y a de la place que pour un seul guitariste, un seul saxophoniste, un seul groupe de rock, etc. sur cette planète. Je dis simplement qu'un John Coltrane rend la tâche d'un nouveau saxophoniste plus difficile. Il n'y a pas une place infinie dans le monde de la musique. Nos oreilles sont trop limitées pour cela. Ça n'est pas un problème de talent. Beaucoup de gens ont du talent. Mais, au bout d'un moment, le talent, face au génie de certains, ne suffit pas.

Le phénomène ne s'applique d'ailleurs pas qu'aux musiciens, mais aussi aux genres musicaux. On voit bien qu'on atteint parfois les limites, purement physiques, à nouveau, de l'exploration : après 4'33" de John Cage, la noise music (Merzbow, etc.), la black MIDI, etc., peut-on vraiment imaginer quelque chose de véritablement novateur ?

Enfin, il y a notre finitude. Oui, je veux parler de la mort. Ça n'est pas très réjouissant, mais notre temps est limité. Il peut d'ailleurs être utile de représenter chaque semaine de sa vie sous forme de tableau pour se convaincre, intuitivement, au niveau des tripes, que la vie est courte, très courte, et que, par conséquent, notre temps est précieux, trop précieux pour le perdre avec de la mauvaise musique, des mauvais films, des mauvais livres, des mauvaises relations, etc. Ou pas forcément mauvais, mais juste moyens.

Dans cet esprit, et après avoir vu La La Land, j'ai eu envie de me replonger sérieusement dans le jazz. C'est une musique que j'aime et que je connais, mais pas assez, je l'ai réalisé. En 2017, je vais donc découvrir ou redécouvrir des classiques du jazz : les incontournables que je connais déjà, comme Kind of Blue de Miles Davis, A Love Supreme de John Coltrane, Time Out de Dave Brubeck ou The Shape of Jazz to Come d'Ornette Coleman, mais aussi les dizaines d'autres albums que je ne connais que de nom, mais que je n'ai jamais pris le temps d'écouter, et tous les autres, dont j'ignorais jusqu'à l'existence.

Car, contrairement à Eric Leeds, je n'ai pas encore tout entendu.

Friday, April 29, 2016

Le deuil

Je n'ai jamais vraiment vécu de deuil. Oui, j'ai perdu des oncles et tantes. J'ai perdu mes grands-parents. J'ai pleuré pour eux. Et je me sens toujours triste quand je pense à eux. Mais je n'ai jamais perdu mes enfants ou ma femme.

J'ai de la chance. J'en suis conscient. C'est un cliché, mais je suis un homme, blanc, vivant dans un pays riche. Régulièrement, des gens perdent toute leur famille, du jour au lendemain.

Alors, forcément, je me sens un peu coupable d'être toujours dans cette sorte de mélancolie permanente huit jours après la mort de mon musicien préféré. J'ai raconté à plusieurs personnes, proches, que j'avais pleuré le soir où j'ai appris la nouvelle de son décès. J'ai à chaque fois eu droit à une réaction de surprise. Et je le comprends : c'est indécent, dans un monde tel que le nôtre, de pleurer pour quelqu'un qu'on ne connaît pas personnellement et avec qui on n'a jamais parlé.

Il paraît que le deuil ne concerne jamais le défunt, mais notre propre personne, la manière dont nous vivons la perte d'un être cher. Alors j'imagine que cette situation ne fait que révéler la sursensibilité dont je n'ai jamais réussi à me débarrasser. Plus positivement, c'est aussi l'occasion de prendre un peu plus conscience de la chance que j'ai et de relativiser mes problèmes quotidiens. Les anglophones parlent de first world problems. J'aime bien cette expression.

Mise à jour (2 mai 2016).  Un article (en anglais) sur ce thème : "For many fans, the impact was akin to the loss of a family member. Through his music they were able to feel that he got them, even if they had never met."

Sunday, September 27, 2015

Ma rencontre avec Prince

Le titre de cet article est un clin d'oeil à mon article précédent, "Rencontre avec Matthieu Ricard". J'aimerais, ici, rendre hommage à toutes ces personnalités publiques - écrivains, musiciens, réalisateurspenseurs, etc. - dont les oeuvres et les idées jalonnent nos vies, nous changent, nous bouleversent, pour finalement nous définir.

Le lien avec mon article précédent, c'est aussi la méditation. Ces derniers jours, Andy Puddicombe, dont je suis le cours de méditation guidée Headspace, propose en guise d'exercice pratique d'essayer de percevoir les situations de nos vies quotidiennes comme s'il s'agissait d'un rêve, pour leur donner un caractère de légèreté. Tout en reconnaissant leur caractère réel. "Could it be?", demande-t-il à la fin d'une session que j'écoutais récemment.

Il s'agit d'un exercice difficile, que je ne suis pas sûr d'avoir bien compris. Mais l'idée est fascinante. Ce lien entre rêve et réalité est évidemment un thème classique, que l'on retrouve dans bien d'autres domaines que la méditation. Je pense par exemple à la filmographie de David Lynch.

Cet exercice, que je suis censé réaliser tout au long de mes journées, m'a mené à un questionnement différent, celui de la relation entre nos souvenirs et les rêves. Comment être certain que nous n'avons pas rêvé certains de nos souvenirs lointains ?

J'en reviens à Prince. Ma première rencontre avec lui - au sens figuré - date de 1989. Comme je l'expliquais il y a deux ans, il s'agissait d'un pur hasard. Mais il s'agissait aussi d'un moment charnière, qui a défini mes goûts et intérêts musicaux pour le quart de siècle à venir.

Neuf ans plus tard, en 1998, je l'ai vu pour la première fois en concert, à Zürich. Depuis, j'ai eu la chance de le voir sept autres fois, dont deux fois à Montreux en 2013.

Et puis, il y a ce moment particulier, furtif, qui semble maintenant un peu irréel. L'ai-je rêvé ? Je ne pense pas, mais je n'en ai quasiment aucun preuve. Du moins, je ne connais personne qui puisse en témoigner.

C'était le 31 octobre 2002, à 1h30 du matin, au club Kaufleuten à Zürich. Quelques heures auparavant, j'avais eu la chance d'assister à un soundcheck au Hallenstadion en présence de quelques centaines de fans - un privilège réservé aux membres du NPG Music Club -, puis à un concert de plus de deux heures avec, cette fois-ci, plus de 12'000 personnes.

Une afterparty avait été annoncée juste après le concert et je me suis empressé de m'y rendre, Prince profitant parfois de ces occasions pour jouer ses fameux aftershows, ces concerts bien plus déstructurés qu'il aime faire tardivement dans des petites salles de concerts, juste après les gros concerts des tournées officielles. Cette nuit-là, mon statut de membre du NPG Music Club m'a permis d'entrer facilement au Kaufleuten, sans faire de queue, alors que, quatre ans auparavant, arrivé en retard, j'étais resté devant les portes de ce club, bondé, pendant que Prince et son groupe jouaient...

Peu après mon arrivée, je me suis installé près de la scène, à tout hasard. Une personne m'a abordé pour me questionner au sujet de mon bracelet coloré. Je lui ai expliqué le fonctionnement du NPG Music Club, qu'il semblait ne pas connaître.

Malheureusement, ce soir-là, Prince n'était pas d'humeur à jouer encore une fois. Une main agitée depuis le balcon VIP en direction de ses fans. Une fois. Deux fois. La scène toujours vide. Au bout d'un moment, il a fallu me rendre à l'évidence : il n'y aurait pas d'aftershow.

Prince s'est toutefois décidé à descendre de son balcon, pour rejoindre la scène, désespérément vide, avec ses musiciens. Et c'est là que j'ai rencontré Prince pour la première fois, au sens propre, cette fois-ci. Je lui ai tendu et serré la main. J'ai peut-être esquissé un timide "hi". Je ne sais plus. Une simple poignée de main. Un instant qui aurait été anodin s'il ne s'était pas agi de mon idole musicale.

Tout était pardonné.

Merci, donc, Prince. Nous avons nos différends intellectuels - Témoin de Jéhovah, vraiment ? -, mais, musicalement, cela fait plus d'un quart de siècle que tu m'accompagnes, avec ta folie et ton côté décalé. Continue à ne rien faire comme les autres. Entre deux moments frustrants, tu arrives toujours à me toucher.

Wednesday, June 25, 2014

Déménagement, dématérialisation et décroissance

C'est une année importante pour ma femme et moi : cet automne, nous emménagerons dans notre nouvel appartement, dont, cette fois-ci, nous serons propriétaires. Nous quitterons donc notre appartement actuel, que je loue depuis maintenant douze ans, depuis la fin de mes études. Plusieurs changements nous attendent, comme nous nous éloignons de la ville. Par exemple et malheureusement, les trajets en transports publics seront en grande partie remplacés par des déplacements en voiture. De manière plus anecdotique, je devrai abandonner mon rituel de lecture dans le métro, matin et soir, et trouver d'autres moments dans la journée pour lire. Et peut-être me mettre à l'écoute de podcasts.

Mais c'est aussi l'occasion de faire un point complet sur nos possessions physiques et, en même temps, de confirmer, ou accélérer, une tendance qui s'est précisée chez moi depuis une dizaine d'années : la volonté de posséder le moins de choses possible (une forme de minimalisme / simplicité volontaire moderne - minimalism / simple living, en anglais) :
  • Depuis 2005, je scanne tous les papiers que je reçois. Je ne conserve qu'une petite pile de papiers essentiels de quelques millimètres (contrats, etc.). Je n'ai jamais possédé d'imprimante depuis que je n'habite plus chez mes parents. J'essaie de recevoir le moins de courrier possible, en me désabonnant de tout ce qui est inutile et en apposant les autocollants nécessaires sur ma boîte aux lettres pour ne recevoir ni publicité ni journaux gratuits. Je reçois et paie mes factures en ligne, lorsque je le peux. En résumé, je tends à être paperless.
  • Depuis 2011, au début de chaque année, je me fixe plusieurs buts annuels quantifiables et, dès la première année, j'ai pris l'habitude de m'imposer de donner, vendre, recycler ou jeter un certain nombre d'objets par année. Au début, j'avais choisi le nombre symbolique d'un objet par mois (i.e. douze objets par année), mais je me suis rapidement aperçu qu'en me prenant au jeu, je pouvais largement dépasser ce but (26 objets en 2011, 28 objets en 2013 et j'en suis déjà à l'heure actuelle à 39 objets pour 2014). Dans ce contexte, j'ai une définition assez conservatrice du terme "objet" et j'ai souvent tendance à regrouper plusieurs objets en un seul (exemple : "1 sac contenant 9 vieux habits", "1 sac contenant 15 équipements électroniques", etc.).
  • Plusieurs de mes buts annuels sont consacrés à des tâches de fond d'archivage (scan de mes anciens papiers datant d'avant 2005, rip/archivage d'anciens CD-R/DVD-R avec des fichiers personnels, rip de mes DVD achetés, etc.). Ce sont des projets qui prennent beaucoup de temps, comme j'ai eu tendance à accumuler énormément de documents et supports de données depuis mon enfance.
  • Depuis 2011, je n'achète plus de DVD. Le dernier que j'ai acheté est le coffret de 10 DVD "The Definitive Miles Davis At Montreux DVD Collection 1973-1991". Je n'ai jamais acheté de Blu-ray. Pour les films et les séries, je suis désormais passé aux téléchargements.
  • Depuis 2012, je n'achète plus de CD. Mon dernier achat est Alter Ego de Yaron Herman. Depuis, j'achète toute ma musique au format FLAC sur des magasins en ligne tels que Qobuz.
  • Depuis des années également, je n'achète plus de livres en papier pour mes lectures personnelles. J'ai fait quelques exceptions pour des livres de programmation, dont je voulais faire profiter mes collègues de travail, mais le partage de fichiers PDF (de toute manière vendus avec la version papier par certains éditeurs) est finalement tout aussi facile et plus pratique (possibilité de rechercher des termes dans le document, etc). On ne m'y reprendra donc probablement plus. J'ai aussi entrepris de vendre ou donner mes anciens livres.
Concernant ce dernier point, on touche là à quelque chose de sacré, la plupart des gens traitant encore le livre en papier comme un objet très important dans leur vie. Lorsque je parle de ma démarche, j'entends souvent des personnes me dire leur besoin de toucher le papier, de le sentir, de plier les pages, de les annoter et d'exposer leurs livres dans une bibliothèque, comme s'ils faisaient partie de leur identité (ce que je peux parfaitement comprendre - je travaille en quelque sorte à une version virtuelle de ce concept). Mais c'est un phénomène normal. Il y a une peur de la dématérialisation. On la remarque dans d'autres domaines également (retour en force du vinyle depuis une dizaine d'années en tout cas, par exemple).

Il existe de nombreux "canaux" pour se débarrasser de ses possessions :
  • Les canaux habituels, utilisés quasiment au quotidien - poubelles ; containers à papier/carton, bouteilles en verre, PET, piles, capsules Nespresso, vieux habits, etc. ; déchèteries ; magasins reprenant les appareils électroniques, etc.
  • Les sites de vente en ligne. En Suisse, la référence en la matière est Ricardo, mais j'ai utilisé eBay à nouveau cette année, pour la première fois depuis 2006, pour vendre des objets plus "internationaux" (disques rares). L'ergonomie de ce site est épouvantable, mais il remplit sa fonction. Pour les ventes à prix fixe, il est aussi possible de passer par les sites de petites annonces.
  • Les groupes/forums pour donner des objets. Il y a quelques années, j'avais "abandonné" un livre que je n'avais pas réussi à vendre dans la bibliothèque d'un café/restaurant. L'essai a été concluant, mais pour d'autres types d'objets ou de plus grandes quantités de livres, il faut plutôt se tourner vers des groupes tels que "Objets à donner sur Lausanne et région" sur Facebook. Mon expérience a été pour l'instant très positive. Les réponses sont très rapides, arrivant parfois déjà moins d'une minute après la publication d'une offre. Les personnes sont quelques fois très enthousiastes : deux étudiants m'ont offert du chocolat en échange de livres ou d'un caquelon à fondue usagé que je leur donnais.

Il est rare que les ventes d'objets usagés rapportent véritablement de l'argent. Entre la préparation de l'enchère (photos, description textuelle, etc.), l'emballage et l'envoi par la poste, c'est surtout un assez grand investissement de la part du vendeur. Il serait parfois plus simple de jeter ou recycler l'objet. Non, l'intérêt est ailleurs. Le but, c'est que l'objet "continue sa vie" chez une autre personne, plutôt que de finir dans une décharge ou brûlé. Ou je ne sais où, d'ailleurs.

Au final, ce que j'apprécie, ce n'est pas tant le fait de me débarrasser de mes possessions, ce qui prend du temps et de l'énergie, comme je l'ai dit, mais le fait de posséder moins, de pouvoir vivre dans un lieu plus simple, plus dépouillé, plus propice à la détente ou à la concentration. Comme Paul Graham l'écrit dans "Stuff", nous possédons trop de choses. Chaque objet dans notre environnement est une source potentielle de stress, car il est susceptible de représenter indirectement une tâche à effectuer, que l'on procrastine, peut-être. Ou, pire, d'être volé ou détruit dans un incendie. Avoir moins d'objets, c'est aussi donner plus de sens à chaque possession. Un souvenir. Un tableau. Un élément de décoration. Avoir plus d'objets, c'est au contraire la dilution du sens, ainsi que le signe d'une certaine désorganisation, d'un certain dépassement.

Sur le long terme, c'est donc plus une philosophie de vie que je cherche à atteindre. Pour posséder moins, il faut consciemment décider d'acquérir moins de choses et, autant que faire se peut, se débarrasser de ce qui est devenu inutile, dès que possible. J'aime bien les règles de type "one in, one out", voire "one in, two out" (ou plus). Ce sont des règles simples, qui permettent de se poser les bonnes questions, au bon moment.

A encore plus long terme, je dois avouer que je suis complètement fasciné par des initiatives telles que le "100 Thing Challenge". Plus que le but en soit, que je me vois mal atteindre concrètement un jour, ce sont la démarche et la réflexion qui l'accompagne qui me parlent.

Je pourrais encore aborder les liens entre le minimalisme, Getting Things Done (GTD) et la méditation, mais ce sera peut-être pour un prochain article. Ce qui est certain, c'est que notre déménagement, cet automne, n'est qu'une étape, une sorte de nouveau départ, dans cette attitude que je cherche à avoir vis-à-vis de la consommation.

Wednesday, December 25, 2013

Sony, Prince et la madeleine de Proust

C'était en juin ou juillet 1989. J'avais alors onze ans et j'avais reçu un radiocassette Sony CFS-50IL pour mon anniversaire. Mon obsession, à l'époque, c'était la radio. J'étais absolument fasciné par l'idée que l'on puisse transmettre des signaux sonores à distance, sans aucun câble - à bien y réfléchir, je le suis toujours ! J'avais d'ailleurs insisté pour que mon radiocassette puisse recevoir les ondes courtes (SW) et je passais régulièrement des heures à écouter des stations internationales, parfois dans des langues que je ne comprenais même pas, ou des numbers stations, dont je ne connaissais à l'époque ni le nom ni la nature. Toutes ces voix lointaines, tous ces bruits mystérieux, m'étaient accessibles simplement en manipulant quelques boutons, depuis le confort de ma chambre. Quatre ans plus tard, en 1993, j'allais rentrer en contact pour la première fois avec Internet, qui allait évidemment tout changer en matière de télécommunications - et, du coup, diminuer mon intérêt pour la radio.

Je ne sais plus pour quelle raison exactement, mais il m'arrivait d'enregistrer des émissions sur des cassettes, un peu au hasard. Une sorte de jeu, peut-être. Cet été-là, je me souviens très clairement avoir enregistré de la musique diffusée sur Couleur 3, une radio suisse, spécialisée dans la pop/rock. Deux morceaux m'ont marqué. J'ignorais alors absolument tout de leurs interprètes, mais cela m'importait peu.

Le premier morceau ne ressemblait à rien d'autre que j'avais pu entendre jusque là : un patchwork baroque, funky, rock, plein de samples dramatiques dont je ne comprenais pas la signification. Et puis, surtout, il y avait ce solo de guitare (à 2:23 dans la vidéo YouTube plus bas), absolument électrique, "hard", que je pouvais écouter en boucle tellement son pouvoir de fascination était grand. Quelques mois plus tard, en 1990, mon frère achetait Batman, de Prince, et j'ai alors réalisé que le morceau que j'avais enregistré à la radio était en fait "Batdance" (à s'imaginer sans la vidéo, complètement kitsch, il faut bien l'avouer...) :


C'était pour pour moi le début d'une passion, qui dure encore, pour la musique de Prince. Des centaines de disques plus tard, en 2013, je suis toujours les aventures improbables de cet artiste décalé, irrationnel, frustrant, mais capable d'une musicalité dont, à mon avis, aucun autre artiste pop/rock/funk n'est capable.

Le second morceau, quant à lui, m'avait aussi marqué, mais nettement moins que le premier. Quelque chose avait définitivement retenu mon attention, mais je n'ai jamais découvert son titre ou son interprète. Quelques mois plus tard, je l'ai entendu à nouveau à la radio - ou, plus exactement, à la télévision, lorsque la radio était encore diffusée sur la mire, avant les premiers programmes du matin... Puis j'ai réutilisé la cassette sur laquelle je l'avais enregistré, ainsi que "Batdance", pour d'autres enregistrements. Tout ce qui me reste de cette chanson, un souvenir extrêmement flou, c'est une voix féminine, éthérée, sur des arrangements plutôt électroniques. Décidément plus de la pop que du rock. Durant plus de vingt ans, cette chanson est régulièrement revenue hanter ma nostalgie.

Il y a quelques temps, j'ai découvert que Couleurs 3 avait créé des playlists pour tous leurs "repérages" depuis 1983. Je me suis donc empressé d'écouter les repérages du premier et second semestre de 1989. Une de ces chansons a immédiatement provoqué un déclic en moi :



Le titre, "Waltz Darling", ne me dit rien. Le nom, Malcolm McLaren, non plus - j'ai appris en lisant l'article Wikipedia qui lui est consacré qu'il avait été manager des Sex Pistols. Mais certains éléments sont là : la voix de femme (Lourdes, une chanteuse déjà obscure à l'époque et retombée dans l'obscurité depuis ?), planante, en particulier sur le refrain (de "A sweet tuxedo girl you see" à "Just the kind for sport I'm told"). Et il est fort probable que cette mélodie orientale ait pu plaire à mes oreilles d'enfant de onze ans. De plus, il y a le fait que les singles de "Batdance" et "Waltz Darling" semblent avoir été publiés au même moment, à quelques semaines près.

Je ne suis donc pas sûr qu'il s'agisse vraiment de la bonne chanson, mais, en regardant cette vidéo, quelque chose m'a transporté en 1989. C'est la seule, parmi les dizaines que j'ai visualisées, à avoir eu cet effet troublant sur moi. C'est peut-être un tour que me joue mon imagination, mais c'est pour moi surtout un exemple parfait du pouvoir évocateur de la musique, une confirmation qu'elle fait partie intégrante de ma vie. Comme l'a dit un musicien un jour, "music is the soundtrack to our life".

Thursday, November 29, 2012

Miles Davis' "Tutu" 2002 remix (DVD-Audio)

Warner Bros. Records released a DVD-Audio of Miles Davis' Tutu in 2002. It includes three versions of the album:
  1. Advanced Resolution Surround (96 kHz/24-bit)
  2. Advanced Resolution Stereo (96 kHz/24-bit)
  3. DVD-Video Compatible Dolby Digital (48 kHz, AC-3)
The new surround / 5.1 remix was done by Bill Schnee. As far as I remember, the stereo mix was downmixed from the same remix, so all three versions on the DVD-Audio contain the same mistakes / imperfections / improvements.

What follows is a comparison of the original 1986 mix and the 2002 remix that I posted on the Miles Davis Mailing List on November 2, 2002. What I did was "simply" downmix both the CD and DVD-Audio versions to mono tracks, synchronize / align them, and assemble them into stereo audio files, with the 1986 mix in the left channel and the 2002 remix in the right channel (or vice versa, I don't remember). Then I simply listened to the album with a pair of headphones and the differences between the two mixes stood out naturally.

Legend
  • (+) = missing on the CD (i.e. 1986 mix)
  • (-) = missing on the DVD-Audio (i.e. 2002 remix)
  • (D) = other difference

1. Tutu (5:16)
  • (+) Three notes (trumpet) are missing at 2:01 on the CD

2. Tomaas (5:36)
  • (D) The synth intro (0:00-0:05) is much louder on the DVD-Audio (no fade in)
  • (-) A lot of trumpet overdubs are missing on the DVD-Audio (0:10-0:41, 3:03-3:30), but the main line is the same
  • (+) One note (trumpet) is missing at 2:32 on the CD
  • (+) Another instrument (synth?) is present between 3:32 and 3:50 on the DVD-Audio or is very hard to hear on the CD
  • (+) Several notes (trumpet) are missing between 3:49 and 3:59 on the CD

3. Portia (6:19)
  • (D) The synth intro is louder on the DVD-Audio (again, no fade in)

4. Splatch (4:45)
  • (D) The bass lines at the end (4:14-) are different; the DVD-Audio version sounds slightly longer (less fade out)

5. Backyard Ritual (4:50)
  • (+) One note (trumpet) is missing at 1:38 on the CD

6. Perfect Way (4:34)
  • (-) Some reverberation (on the trumpet) is missing between 2:04-2:14 on the DVD-Audio

7. Don't Lose Your Mind (5:49)
  • (-) On the DVD-Audio, the trumpet does not sound like on the CD at all (some effect is missing)
  • (+) Electric violin overdubs on the DVD-Audio (0:29-0:35, 1:04-1:16, 4:57-4:59, and 5:15-end)
  • (D) Totally different synth sound at 2:33
  • (-) Reverberation on drums completely missing at 2:39 on the DVD-Audio

8. Full Nelson (5:07)
  • (-) Synth missing at 1:14 and 2:34 on the DVD-Audio
  • (-) Reverberation on guitar completely missing at 3:31 and 4:14
  • (D) A lot of differences (guitar, voice samples, synth, etc.) between 4:18 and the end of the track, but the trumpet and bass lines are the same; most of the voice samples are missing on the DVD-Audio

Saturday, March 10, 2012

City Disc et le prix unique du livre

Il y a quelques jours, il a été annoncé que City Disc, la dernière chaîne de magasins de disques suisse, va bientôt disparaître. Orange Suisse, propriétaire de la chaîne, va apparemment transformer les enseignes actuelles en points de vente Orange traditionnels, dès le 1er avril 2012. "La fin d'une époque", commente 20 Minutes.

C'est vrai que j'en ai passé du temps, dans les magasins de disques ! Mon premier achat musical date de 1993. Selon mes notes personnelles, j'ai acheté chez City Disc des classiques tels que Kind of Blue de Miles Davis, My Song de Keith Jarrett, Heavy Weather de Weather Report ou Sign 'O' The Times de Prince. Selon ces mêmes notes, j'ai acheté mon dernier disque dans un magasin "physique" (un brick-and-mortar store, en anglais) en 2005, chez MediaMarkt, une chaîne de distribution allemande spécialisée dans l'électronique et l'électroménager.

Pourtant, depuis, je n'ai pas cessé d'acheter de la musique. Certes, ces dernières années, mes achats musicaux ne sont plus aussi nombreux qu'il y a quinze ans, mais cela est surtout dû au fait que ma collection musicale commence à "suffire". Parmi les enregistrements que je considère comme des classiques, certains ont probablement déjà été écoutés des dizaines, voire des centaines de fois. Outre ce phénomène, il y a aussi celui des achats sur Internet, dans des magasins tels qu'Amazon ou Fnac, mais aussi directement sur les sites officiels des labels (ECM Records, par exemple), ceux des musiciens ou encore sur des sites de ventes aux enchères (donc via des particuliers). Ce ne sont pas les alternatives qui manquent.

J'ouvre ici une parenthèse pour préciser que, oui, en 2012, j'achète encore des CD sur Internet. Des morceaux de plastique et de papier, envoyés physiquement par la poste. Les gens qui me connaissent verront peut-être là un paradoxe, car je préfère, autant que possible, une alternative complètement "dématérialisée", pour mes médias (musique, vidéos, livres, documents, etc.). L'explication est simple : je ne supporte pas l'idée d'acheter ma musique au format MP3. Pourtant, je ne me considère par comme un audiophile. Je serais bien incapable de faire la différence entre un MP3 bien encodé et un fichier lossless (au format FLAC, par exemple, que j'utilise pour stocker toute ma collection musicale). Le format MP3 souffre toutefois de certains défauts :
  • bien que certaines solutions à ce problème existent, il ne s'agit pas d'un format gapless ;
  • selon le débit et l'encodeur utilisés, il y a toujours un risque que le résultat soit réellement mauvais (et que mêmes mes oreilles peu entraînées puissent faire la différence avec une source non-compressée) ;
  • en cas de réencodage dans un autre format (Vorbis ou AAC, par exemple), des artefacts de transcodage, bien réels, à nouveau, peuvent apparaître.
Certains magasins en ligne vendent de la musique dans des formats lossless, sans DRM et avec les livrets au format PDF, comme par exemple HDtracks, mais le choix est encore malheureusement restreint. J'espère vraiment que le CD meure complètement ces prochaines années et que les alternatives fleurissent. Et je referme ici la parenthèse.

Il y a un peu moins de cinq ans, je m'exprimais, non sans une certaine nostalgie, sur la disparition des petites salles de cinéma de Lausanne. Aujourd'hui, c'est quasiment sans nostalgie que j'assiste à la fermeture des magasins de disque et ce sera aussi sans nostalgie que j'assisterai à la fermeture des librairies. Difficile, ici, de ne pas mentionner la votation populaire sur le prix unique du livre du 11 mars 2012 en Suisse. Je cite le troisième argument listé sur le site oui-au-livre.ch : "[Le prix unique du livre] contribue au maintien de librairies partout en Suisse. (...) Sans une réglementation appropriée, les lecteurs des plus petites villes et des régions périphériques risquent fort de ne plus bénéficier d’une offre variée et de conseils personnalisés." Cela aurait pu être vrai il y a quelques années à peine (pour l'offre variée, en tout cas), mais il me semble que c'est un argument qui, en 2012, manque particulièrement de perspective. Le livre électronique suit la musique en ligne avec à peine 5-10 ans de retard. Dans quelques années, les "liseuses" seront moins chères, offriront une meilleure qualité graphique, une surface de lecture plus grande, etc. Le livre électronique se démocratise à une vitesse impressionnante. Il est quasiment certain qu'il aura le même succès dans quelques années que la musique en ligne aujourd'hui.

Evidemment, le livre en papier a encore de beaux jours devant lui. La question n'est pas là. Il y aura toujours un marché pour les vieux livres et les éditions plus luxueuses (je pense, par exemple, à la Pléiade). Tout comme il y a toujours un marché aujourd'hui pour les vinyles, neufs ou de collection. D'un certain point de vue, en passant à des formats dématérialisés, on pourrait dire qu'il y a un appauvrissement du rituel de l'écoute et de la lecture. Bien qu'étant né quasiment en même temps que le disque compact, je suis familier avec le "rituel du vinyle" : sortir le disque de sa pochette, le déposer sur le tourne-disque, regarder le bras se déplacer au-dessus des sillons, se lever à la moitié d'un album pour changer de face, etc. De même, pour un livre, je comprends qu'on puisse apprécier le toucher du papier, son odeur, feuilleter les pages, etc. Ecouter un morceau de musique sur son iPhone ou lire un livre sur son Kindle n'a peut-être pas le même charme. Pourtant, je n'ai jamais autant écouté de musique et autant lu que maintenant. C'est pour moi un retour à l'essentiel. A la musique. Au texte. La disparition de l'objet physique peut être déroutante, mais rien n'empêche de trouver d'autres rituels, si vraiment le besoin est là. Pour moi, ça n'est pas le plus important. Tout comme la musique et le musicien sont plus importants que le magasin de disques, le texte et l'écrivain sont plus importants que la librairie. Ne nous trompons pas de combat.

Sunday, December 16, 2007

Apple iPhone / iPod Touch as SlimServer clients

There's almost a consensus about what's missing on the iPhone: support for 3G (or better), a GPS, a video capture feature, support for third-party applications, etc. These are the most obvious features, because we're used (or almost used) to having them on other phones.

The other day, I was playing with my father's brand new 16-GB iPod Touch. Just like the iPhone, you can use it to browse the Web using Safari. The difference with the iPhone is that you necessarily have to connect to a Wi-Fi network. You cannot connect to an EDGE network (i.e. to a mobile phone network). Anyway, I'm a fan of SlimServer. It's not the greatest piece of software I've ever seen, but I use it to listen to my music collection remotely, via the Internet, from at least four different locations. The rest of the time (maybe 5-10% of the time), I use my old first-generation iPod. So, quite naturally, I tried to connect to my PC, using the iPod Touch. Of course, it worked: I was able to browse my music collection, launch search queries, and so on. The only thing I couldn't do was actually listen to my music!

This is the number one feature I'd like to see on the iPhone and/or iPod Touch: support for music streaming via HTTP. After all, they have everything that's needed to do it. This shouldn't be too hard to implement...

Wednesday, December 5, 2007

Moins de droits pour les consommateurs suisses

Les Suisses sont encore sur le point d'être pris pour des imbéciles, dans l'indifférence générale des médias. Et a fortiori de la population suisse. La modification de la loi fédérale sur le droit d'auteur et les droits voisins a en effet été acceptée par le parlement et le conseil national le 5 octobre dernier.

Sous couvert de protection du droit des auteurs, cette modification de la loi encourage purement et simplement ce que l'on appelle les dispositifs de protection anti-copie. Vous savez, ce qui fait que vous ne pouvez pas lire certains de vos CDs sur votre autoradio. Ou que les chansons achetées sur le magasin iTunes d'Apple ne peuvent être lues que sur un iPod et pas sur un autre baladeur numérique. Ce ne sont que deux exemples parmi les plus connus. En réalité, on prétend protéger les auteurs, mais on protège surtout les maisons de disques, qui n'en ont pas besoin (contrairement à ce qu'elles prétendent, elles se portent très bien). En résumé, ces dispositifs anti-copie ne marchent pas et ne font que rendre la vie des consommateurs plus difficile. Et la loi qui vient d'être acceptée rend le contournement de ces dispositifs tout simplement illégal.

Il faut réagir. Allez donc sur le site no-dmca.ch, téléchargez le formulaire et faites-le signer ! Un référendum est toujours possible ! Et, pendant que vous y êtes, parlez-en autour de vous, à vos amis, à votre famille, au travail, etc. Distribuez le formulaire de signatures dans votre immeuble. Informez vos amis sur Facebook (un groupe concernant cette loi existe).

Voir aussi l'article de mon frère sur le même sujet.

Thursday, October 11, 2007

Le "piratage" de la musique est légal en Suisse

C'est en tout cas le message que donne, probablement malgré elle, la SUISA (Société suisse pour les droits des auteurs d’œuvres musicales) avec sa nouvelle taxe sur les baladeurs numériques introduite en Suisse le 1er septembre 2007. Finalement, pour un utilisateur qui n'écoute que de la musique "légale", c'est-à-dire de la musique gratuite ou pour laquelle il a déjà payé, que signifie cette taxe ? A mon avis, c'est une des questions principales que soulève la nouvelle redevance. Question à laquelle je n'ai toujours pas trouvé de réponse. Satisfaisante, du moins.

Le problème de ce genre de taxes, à la base, c'est qu'elles sont généralement forfaitaires. Pour la redevance radio et télévision, par exemple, peu importe que l'on regarde la télévision moins d'une heure par mois ou plus d'une heure par jour. Le prix est le même. Soit. Je peux comprendre ce genre de simplifications pratiques.

Je peux également comprendre que l'on fasse une supposition simplificatrice quant à l'utilisation présumée d'un support, à partir du moment où cela reste raisonnable. Par exemple, la taxe sur les cassettes vidéo (VHS) était, à l'époque, relativement acceptable. La redevance pour la télévision donnait droit à la visualisation, unique, d'un programme. La taxe payée à l'achat d'une cassette VHS donnait droit à la visualisation, répétée, cette fois, d'un programme. Ça se tenait plus ou moins. Si l'on ignore la problématique des chaînes de télévision étrangères et le fait qu'une cassette VHS pouvait également servir à l'enregistrement de vidéos personnelles.

Là où tout commence à se gâter sérieusement, c'est lorsque l'on cherche à appliquer de tels modèles dépassés à des supports aussi versatiles que les mémoires flash, disques durs et autres supports numériques. Bien entendu, mon "baladeur numérique" sert d'abord à écouter de la musique, mais il sert également à stocker mes photos, lorsque je suis en voyage, pour décharger la carte mémoire de mon appareil photo. Il me sert également comme disque dur portable, pour mes données personnelles. La limite entre "baladeur numérique" et ordinateur devient bien fine... Du coup, ça n'est plus du tout raisonnable : on ne parle plus de taxes de quelques dizaines de centimes, mais bien de taxes de plusieurs dizaines, voire centaines (très bientôt), de francs suisses. Pour l'utilisation supposée et de moins en moins vérifiée d'un support.

Reste la question initiale : pourquoi devrais-je payer pour écouter de la musique que j'ai déjà achetée ? Payer une taxe qui, soit dit en passant, n'ira vraisemblablement pas du tout dans la poche des musiciens que j'écoute. Lorsque je copie l'un de mes CD sur le disque dur de mon ordinateur, je ne paie pourtant rien. Quelle est la solution à ce paradoxe ? Introduire une taxe sur les disques durs d'ordinateur ? Ça n'est évidemment pas la solution que je propose, mais j'en connais qui y songent probablement depuis longtemps...

En fin de compte, j'ai peine à croire qu'en 2007, des gens comprennent encore aussi mal la problématique de la "musique numérique". À force de mesures contre-productives (protections contre la copie, prix élevés, taxes, poursuites judiciaires, etc.), on dirait que les maisons de disques et les sociétés censées assurer le droit des auteurs font tout pour assurer leur disparition à long terme.