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Sunday, May 14, 2017

Just asking questions

Quel est le point commun entre Charles Murray, auteur de The Bell Curve, et Scott Adams, auteur de Dilbert ? Involontairement ou non, ils ont provoqué, et provoquent encore, la controverse.

Je ne connaissais pas Charles Murray avant cette semaine. J'avais vaguement entendu parler de son livre, The Bell Curve, mais n'y avais jamais vraiment prêté attention. Puis j'ai eu l'occasion d'entendre son point de vue grâce au podcast de Sam Harris, dans un épisode intitulé Forbidden Knowledge. Conclusion personnelle : Charles Murray ne mérite certainement pas toutes les critiques qu'il a dû subir, mais je ne trouve pas convaincante son explication quant à la nécessité de présenter les différences de QI entre différents groupes de population (et, en particulier, entre les blancs et les noirs, qui est le point qui a provoqué le plus de réactions négatives). Il s'agit néanmoins de quelqu'un qui ne paraît pas raciste et qui semble agir par intérêt académique pour une question sensible, taboue. Un intérêt peut-être un peu naïf, mais pas mal intentionné.

Le cas de Scott Adams est également compliqué, mais pour d'autres raisons. Le strip Dilbert du jour semble mettre en doute les conséquences négatives du réchauffement climatique. Mais Dilbert est un webcomic. Adams est connu pour son humour, plus ou moins drôle. Faut-il prendre sa critique au pied de la lettre ? Ce qui est certain, c'est qu'Adams n'en est pas à son premier coup d'essai. Selon RationalWiki, il s'est déjà attaqué à la Shoah, à la théorie de l'évolution, au féminisme, etc.

J'appréciais Adams un peu plus il y a 5-10 ans qu'aujourd'hui. Son obsession récente (2015) pour Donald Trump a largement participé à me désintéresser de ses écrits. Il ressemble de plus en plus au cliché que certains cherchent à lui coller : celui d'un riche blanc qui, avec l'âge, adopte des positions politiques de plus en plus conservatrices. La conclusion de RationalWiki ("His blog, which is currently a fascinating study of a man going insane [...]") me semble toutefois simpliste et infantile. Je pense qu'au fond de lui, Adams est toujours motivé par un esprit certes enfantin, mais surtout provocateur, et parfois paresseux.

Je ne trouve plus sa démarche aussi intéressante qu'auparavant, mais, sur le fond, je pense qu'il est nécessaire de tout questionner : le féminisme, le végétarisme, le réchauffement climatique, les idées politiquement correctes et, oui - pourquoi pas ? - l'Holocauste (à ce sujet, je suis plutôt de l'avis que la négation de la Shoah ne devrait pas être illégale, mais tournée en ridicule comme il se doit). Pour en revenir à Scott Adams, je pense que sa démarche est surtout affaiblie par ce que je perçois comme de la paresse. Il appelle souvent ses lecteurs à avoir une approche nuancée par rapport à ce qu'il écrit, mais, en même temps, il ne semble pas toujours suffisamment se renseigner sur les questions qu'il pense légitimement poser. Le cas du nombre de morts causés par la Shoah est frappant, par exemple. C'est une question intéressante, mais, avant de la poser, il semble impératif de se renseigner un tout petit peu, vu la sensibilité du sujet (que nul ne peut prétendre ignorer).

RationalWiki propose un concept pour cette manière un peu naïve et irresponsable d'aborder certains sujets : just asking questions (ou, plus vulgairement, JAQ-ing off).

C'est un concept qui s'applique plus à Scott Adams, qui cherche consciemment à provoquer, qu'à Charles Murray, dont la démarche semble intellectuellement plus honnête.

Je n'ai pas d'avis définitif sur la question, mais je pense que les démarches de personnes comme Murray ou Adams sont utiles (ou l'ont été, tout du moins) et, au final, je suis reconnaissant qu'elles subissent la controverse à la place d'autres personnes et participent, peut-être, à faire avancer un peu le débat.

Tuesday, December 15, 2015

La sensibilité électromagnétique : phénomène réel ou pseudo-science ?

J'ai régulièrement l'occasion de rencontrer des gens défendant une position pseudo-scientifique ou l'autre. La plupart du temps, il s'agit d'homéopathie ou de médecine alternative, mais il m'arrive plus rarement de tomber sur quelqu'un donnant un certain crédit à l'astrologie, voire au dessein intelligent.

Il y a trois ans, je suis tombé pour la première et unique fois sur une personne prétendant être électro-hypersensible, c'est-à-dire souffrant de symptômes supposément causés par certains champs ou certaines ondes électromagnétiques, y compris de faible intensité (voir également l'article en anglais sur Wikipedia). C'était un sujet que je ne connaissais pas, mais ma position par défaut a été (peut-être un peu trop vite) celle du scepticisme, à savoir :
  • Il s'agit probablement d'un effet nocebo. Or, selon mon expérience, tout à fait anecdotique, il est très difficile d'admettre que l'on est victime d'un tel effet. Il est plus facile d'accuser une cause externe.
  • La crainte des ondes n'est pas un phénomène nouveau. Le four à micro-ondes, par exemple, traîne derrière lui une mauvaise réputation depuis des décennies. Cette crainte n'est finalement pas étonnante : en dehors du spectre visible, les ondes électromagnétiques ne sont visibles à l'oeil nu qu'indirectement. Elles ont donc un certain côté mystérieux. De plus, beaucoup de gens n'ont jamais suivi de cours de science/physique et c'est bien connu : on a tendance à craindre ce que l'on ne connaît pas.
  • Les ondes font partie des boucs émissaires modernes. Au même titre que les OGM, le gluten, les vaccins, etc. Faciles à pointer du doigt, ils permettent de ne pas mettre en question d'autres facteurs plus complexes ou subtiles.
  • Les gens aiment bien les théories du complot. Or, il y a évidemment beaucoup d'argent à se faire dans les domaines de la téléphonie mobile et des réseaux sans-fil. Les industries concernées auraient donc tout intérêt à dissimuler d'éventuels dangers causés par les ondes électromagnétiques de faible puissance.
  • Bref, en résumé, on a affaire à de la pseudo-science / mauvaise science, une fois de plus.
Je reconnais toutefois que les ondes électromagnétiques, contrairement à une solution homéopathique, par exemple, peuvent avoir des effets bien réels et donc être dangereuses :
  • Le rayonnement ultraviolet (UV) peut provoquer des coups de soleil.
  • Les rayons X peuvent causer des cancers ou des brûlures.
  • Si les micro-ondes sont surtout connues pour leur capacité à réchauffer la nourriture, on imagine aisément qu'elles peuvent, comme les UV ou les rayons X, entraîner des brûlures. Heureusement, les fours à micro-ondes permettent difficilement ce genre d'accidents.
Tout dépend donc de la puissance dont on parle et de la durée d'exposition.

Mais que disent les études et, surtout, les méta-analyses (si elles existent) ? Car, finalement, il suffirait d'un cas, un seul, d'hyper-sensibilité, bien documenté, pour régler la question une bonne fois pour toute.

Durant mes recherches, je suis rapidement tombé sur une méta-analyse connue et souvent citée, datant de 2005 : "Electromagnetic Hypersensitivity: A Systematic Review of Provocation Studies". Cette méta-analyse couvre 725 participants électro-hypersensibles et conclut :
"The symptoms described by “electromagnetic hypersensitivity” sufferers can be severe and are sometimes disabling. However, it has proved difficult to show under blind conditions that exposure to EMF can trigger these symptoms. This suggests that “electromagnetic hypersensitivity” is unrelated to the presence of EMF, although more research into this phenomenon is required."
Autrement dit, nous avons bien affaire à un effet nocebo, jusqu'à preuve du contraire.

Je suis également rapidement tombé sur le site francophone traitant de l'électro-hypersensibilité : robindestoits.org. Il s'agit d'un site un peu confus, présentant énormément d'informations et de liens, en particulier sur des études démontrant soi-disant les effets néfastes des ondes électromagnétiques de faible intensité. La forme est dérangeante : plutôt qu'un message résumé, clair, c'est un véritable "mur de texte" que le site propose à ses visiteurs.

Mais la forme n'est pas tout. J'ai tout de même retenu un élément intéressant de ce site, à l'époque, c'est la preuve scientifique de l'électro-hypersensibilité : "Electromagnetic hypersensitivity: evidence for a novel neurological syndrome". Il s'agit d'un papier scientifique de 2011, portant sur une personne prétendument électro-hypersensible. La méthode semblant sérieuse (double aveugle), j'ai fini par lire ce papier en entier. La conclusion est troublante :
"EMF hypersensitivity can occur as a bona fide environmentally inducible neurological syndrome."
Serait-on donc en présence de l'exemple unique, mais suffisant, tant recherché ?

Malheureusement, non : les conclusions de ce papier sont incorrectes. Analysés correctement, il se trouve que les résultats de cette étude ne sont pas statistiquement significatifs. Retour à la case départ et à l'hypothèse nulle : l'effet nocebo.

Malgré tout cela, en 2012, ma patience intacte, j'avais encore pris le temps d'écouter une enquête de la RTS datant de 2009 : "Ondes : vous êtes cernés !" (épisode 1 / épisode 2). Deux éléments m'avaient marqué : l'intervention d'un ingénieur de l'EPFZ (Peter Schlegel), ainsi que celle d'un professeur de l'EPFL (Juan Mosig).

Le premier semblait néanmoins peu critique, ne remettant pas en question l'interprétation de ses "clients" (certains électro-hypersensibles), pour lesquels il effectue des bilans à domicile avec des instruments de mesure.

Le second, quant à lui, mentionnait un test mené à l'EPFL sur un sujet, test montrant apparemment qu'un être humain peut détecter un champ électromagnétique, même de faible intensité. Je n'avais alors trouvé aucune publication concernant ce test, ni aucune précision concernant le protocole ou les éventuels symptômes. Lassé par ma recherche, j'en étais resté là...

En 2015, je me suis penché à nouveau sur la question, suite à la diffusion d'une série de cinq épisodes sur le sujet réalisés par l'émission Vacarme de la RTS : "Faut-il craindre les ondes électromagnétiques ?"

A nouveau, je suis assez déçu par la qualité de cette enquête. Au début de celle-ci, il est question d'une ligne à haute tension à Grône, en Valais, et du combat de certains habitants pour faire enterrer cette ligne (pas encore construite, à ma connaissance). On entend l'intervention d'une doctoresse, expliquant les dangers pour la santé d'une telle ligne. Mais, très rapidement, cette doctoresse se discrédite complètement en mentionnant qu'elle s'est spécialisée dans l'homéopathie. Ca ne vole pas haut...

Je peux néanmoins avoir de la sympathie pour ces habitants et me joindrais volontiers à leur combat. Les lignes à haute tension, c'est très moche et, lorsqu'on s'en approche, ça fait du bruit.

Plus tard, l'enquête s'intéresse à des adolescents dans une école qui s'est récemment débarrassée de tous ses réseaux wi-fi, mais les interviews sont pénibles à écouter. Ces jeunes font à peine la différence entre internet, la 3G et le wi-fi. A nouveau : rien de sérieux.

Enfin, et c'est plus intéressant, il est à nouveau question de Juan Mosig, le professeur de l'EPFL qui était déjà intervenu dans l'émission de 2009. Ce dernier rappelle ce fameux test qui a été réalisé à l'EPFL, supposé mettre en évidence l'existence d'une sensibilité aux champs électromagnétiques de faible intensité.

Cette fois-ci, j'ai voulu en avoir le coeur net et l'ai contacté pour avoir plus de précisions concernant ce test mystérieux. Je reproduis ici sa réponse sans la modifier :
"Je n'ai que des vagues souvenirs de cette expérience, qui avait été faite il y a bien longtemps dans notre laboratoire par un collègue maintenant retraité. Mais elle était tout à fait informelle (pas de double aveugle ou de contrôle scientifique significatif), elle n'était pas statistiquement significative (une seule personne, un essai pas répété) et elle n'a pas été documentée."
Je répète : "informelle", "pas de double aveugle", "pas de contrôle scientifique", "pas statistiquement significative", "pas documentée". Décidément, je ne sais pas pourquoi M. Mosig pense qu'il est nécessaire de revenir sans cesse sur ce "test" quand on l'interroge sur le sujet... Bref, retour, une fois encore, à l'hypothèse de l'effet nocebo.

En conclusion :
  • Jusqu'à aujourd'hui, personne n'a encore réussi à mettre en évidence un seul cas d'électro-hypersensibilité !
  • L'effet nocebo est toujours l'effet le plus probable.
  • Dans les cas les plus graves, n'a-t-on pas affaire à des personnes ne supportant plus l'environnement moderne (ordinateurs, villes, pollution sonore, déluge constant d'information, travails ingrats, répétitifs ou vides de sens, etc.) ? Ces personnes ne sont très probablement pas folles, mais je ne pense pas que traiter la piste de l'électro-hypersensibilité sérieusement va les aider. Au contraire : cette approche ne fait que retarder des solutions véritables à leurs problèmes.
  • Comme d'habitude avec ce genre de sujet, on rencontre beaucoup de confusion, beaucoup d'ignorance scientifique. Bref, au risque de me répéter, beaucoup de mauvaise science.
Mise à jour (14 septembre 2022). NutritionFacts.org a publié un excellent résumé des études menées sur le sujet ("EMF Sensitivity Put to the Test"). La conclusion est sans appel : à ce jour, il n'y a toujours pas la moindre preuve scientifique de l'existence de l'électro-sensibilité, malgré 46 études menées sur un total d'un millier de sujets.

Tuesday, April 10, 2012

Bad Science: some excerpts


About science, religion, and alternative medicine (I agree that alternative medicine is a form of "religion"):
"Just as the Big Bang theory is far more interesting than the creation story in Genesis, so the story that science can tell us about the natural world is far more interesting than any fable about magic pills concocted by an alternative therapist."
About the placebo effect (it's not a full definition, but it's an elegant way to put it):
"The placebo is not about the mechanics of a sugar pill, it is about the cultural meaning of an intervention, which includes, amongst other things, your expectations, and the expectations of the people tending to you and measuring you."
About publication bias (an example of Ben Goldacre's sense of humor):
"Not only has publication bias been demonstrated in many fields of medicine, but a paper has even found evidence of publication bias in studies of publication bias. Here is the funnel plot for that paper. This is what passes for humour in the world of evidence-based medicine."
About intuition (as a software engineer, I would say that intuitions are "heuristics" that are subject to cognitive biases):
"Intuitions are valuable for all kinds of things, especially in the social domain: deciding if your girlfriend is cheating on you, perhaps, or whether a business partner is trustworthy. But for mathematical issues, or assessing causal relationships, intuitions are often completely wrong, because they rely on shortcuts which have arisen as handy ways to solve complex cognitive problems rapidly, but at a cost of inaccuracies, misfires and oversensitivity."
About criticizing both "big pharma" and alternative medicine:
"Just because big pharma can behave badly, that does not mean that sugar pills work better than placebo, nor does it mean that MMR causes autism."

Monday, April 9, 2012

Bad Science : lutter contre la "mauvaise" science

Je viens de terminer la lecture de Bad Science de Ben Goldacre. Je ne peux que vivement recommander ce livre - dont il n'existe malheureusement pas de traduction française. Si le temps vous manque, vous pouvez regarder la présentation TED "Battling bad science", qui dure moins de quinze minutes.

En résumé, Ben Goldacre est un médecin britannique, passionné par son métier et par la science en général. Sa capacité de vulgarisation et son humour rendent la lecture de son livre passionnante. De nombreux sujets liés à la santé sont abordés : la détoxication, les produits de beauté, l'homéopathie, l'effet placebo, les nutritionistes, les compléments alimentaires, les antioxidants, la médecine fondée sur les faits (evidence-based medicine), les (bons et mauvais) essais cliniques, les biais cognitifs ("Pourquoi les gens intelligents ont des croyances stupides"), la statistique et bien d'autres encore. Le but de son livre est d'éduquer, mais aussi de dénoncer la manière dont la science est représentée, de manière erronée, dans les médias grand public. Goldacre ne mâche pas ses mots. Sa passion est évidente. Il n'hésite pas à attaquer vigoureusement quelques personnes en particulier (Gillian McKeith, Patrick Holford et Andrew Wakefield, entre autres). Evidemment, la médecine alternative en prend pour son grade, mais la médecine conventionnelle aussi. L'industrie pharmaceutique, notamment, n'échappe pas aux critiques de Goldacre, à qui on ne peut donc pas reprocher de ne pas balayer devant sa porte.

Un passage, dans le dernier chapitre, a tout particulièrement retenu mon attention (traduction approximative par mes soins) :
"(...) mais il y a aussi eu une accélération de la complexité [de la science], récemment. Il y a cinquante ans, vous pouviez expliquer le fonctionnement d'une radio AM sur le dos d'une serviette en papier, en utilisant uniquement des connaissances scientifiques scolaires, et vous pouviez construire un récepteur à cristal quasiment identique à la radio de votre voiture dans une salle de classe. Lorsque vos parents étaient jeunes, ils pouvaient réparer leur voiture et comprendre la science qui se cachait derrière la plupart des technologies qu'ils rencontraient dans la vie courante, mais ça n'est désormais plus le cas. De nos jours, même un geek aurait de la peine à expliquer comment son téléphone mobile fonctionne, parce que la technologie est devenue plus difficile à comprendre et, donc, à expliquer (...)"
Le message de Goldacre dépasse donc le domaine de la santé. C'est bien toute la science qui est devenue complexe et le besoin de la vulgariser se fait de plus en plus cruellement ressentir. En tant que scientifique, c'est un sujet qui me travaille depuis des années. Parce que de nombreux domaines m'intéressent et que je n'ai pas le temps de les étudier en détail, mais aussi parce que je pense, comme Goldacre, que la société en général pourrait profiter d'une meilleure compréhension de la science.

Je me joins donc à lui dans son appel au "réveil" de tous les scientifiques de ce monde : il est de notre devoir de vulgariser cette science que nous aimons, de l'expliquer aux gens autour de nous, de la rendre accessible, par quelque moyen que ce soit. Aucun effort n'est inutile. Chaque pas dans la bonne direction compte.