Saturday, January 18, 2020

Le streaming va-t-il tuer la musique ?

J'ai définitivement cessé d'acheter de la musique sur support physique en 2012. Malgré tous les efforts de l'industrie du disque, il n'a jamais été aussi facile de pirater la musique, mais je tiens tout de même à encourager les artistes que j'apprécie en achetant leur musique. Je le fais en achetant des fichiers lossless sur des plateformes telles que Qobuz, HDtracks ou CD Baby.

Les services de streaming, bien que beaucoup plus simples que la gestion d'une collection personnelle, ne m'ont jamais particulièrement attiré, pour plusieurs raisons. D'abord, les catalogues de ces services sont encore largement incomplets (artistes ou labels manquants, etc.) et, évidemment, s'en tiennent à des enregistrements officiels. Pour tout ce qui est bootlegs, il faut de toute façon passer par d'autres canaux.

Un autre défaut de ces services est qu'ils contiennent souvent des versions incorrectes de certains morceaux. Je n'en ai pas fait l'expérience personnellement, mais je lis régulièrement dans des forums que tel ou tel morceau sur tel ou tel album n'est pas la version "album", mais une version "edit" ou provenant d'un single ou d'une compilation, par exemple. Pour la plupart des gens, cela passera inaperçu. Pour quelqu'un de sérieux à propos de la musique, c'est parfaitement inacceptable. Il est de plus très difficile de remonter ce genre d'erreurs et lorsqu'elles sont communiquées au service de streaming, il est rare qu'elles soient corrigées, tout du moins dans un temps acceptable.

Un autre cas non supporté par les services de streaming : les éditions multiples d'albums. A nouveau, j'imagine que c'est un cas relativement pointu, mais je peux lister de nombreux exemples où je sais que différentes versions d'un album contiennent une version différente d'un morceau ou un mix particulier. Par exemple, pour Bitches Brew de Miles Davis, les premières éditions en CD contenaient un très mauvais mix. Il y a eu un remix réalisé en 1997, avec certaines imperfections. Un remaster réalisé à partir du mix originel a été réalisé plus tard, sorti d'abord au Japon, si je me souviens bien. Pour les albums Agharta et Pangaea, il existe en tout cas 2-3 versions de chaque album avec des durées et des mixes/effets différents. En tant que fan/collectionneur, je me dois d'avoir ces différentes versions et il m'arrive réellement d'en écouter l'une ou l'autre selon l'envie du moment.

Pire encore : les éditions streamées ne sont désormais plus exactement identiques aux versions des supports physiques. C'est quelque chose que j'ai découvert en achetant le dernier album de Keith Jarrett, Munich 2016, l'année passée, sur Qobuz. Je racontais sur un groupe de discussion consacré à Keith Jarrett que le choix de supprimer les applaudissements à la fin de chaque morceau sur cet enregistrement live était un choix intéressant : cela amplifiait pour moi le sentiment de solitude de l'artiste, jouant live, mais comme sans public. En effet, Keith Jarrett s'est retiré de la vie publique suite à des problèmes de santé et n'a plus joué le moindre concert depuis février 2017. Je trouvais que c'était un choix artistique judicieux. Quelqu'un m'a toutefois rapidement fait remarquer que, sur le CD qu'il avait acheté, il y avait des applaudissements. Etrange : les fichiers FLAC que j'achetais sur Qobuz ont pourtant toujours été identiques au CD.

Renseignements pris auprès de Qobuz, puis de la maison de disque ECM, j'ai appris que les services de streaming imposent désormais aux labels de supprimer les applaudissements de leurs albums live pour permettre aux morceaux de se retrouver dans des playlists automatiques. Les plateformes comme Qobuz ne faisant aucune distinction entre les versions streamées et téléchargées des albums, les labels ne fournissent donc plus qu'une version tronquée/incomplète des morceaux aux plateformes de streaming/téléchargement. Il n'y a plus qu'un seul moyen d'obtenir la version numérique complète d'un album live : acheter le CD. On croit rêver. C'est la mort dans l'âme qu'ECM a accepté de se plier à cette règle complètement absurde portant atteinte à l'intégrité artistique de certains albums. Pour des raisons financières, évidemment. ECM est un petit label. Ils n'ont pas beaucoup de marge de manoeuvre. Pour ce cas bien précis, l'employé d'ECM avec qui j'étais en contact m'a spontanément proposé de me mettre à disposition des fichiers FLAC complets, mais il n'y a désormais plus aucun moyen d'acheter ces fichiers FLAC en ligne, de manière légale.

Bref, pour toutes ces raisons, je n'ai pas beaucoup d'admiration pour les plateformes de streaming (c'est bien entendu une litote, j'essaie de rester poli...). Et n'oublions pas que, pour ne rien arranger, les musiciens sont très peu payés pour leur musique lorsqu'elle est streamée sur ces plateformes.

Pourtant, le streaming, d'un point de vue technique, c'est idéal. D'ailleurs, je streamais déjà ma musique avec Squeezebox / Logitech Media Server en 2005, alors que Spotify n'existait pas encore. J'utilise désormais Plex, mais le principe est le même : je streame ma musique, mais depuis ma collection personnelle, que je maîtrise complètement. Alors, oui, c'est plus de travail et tout ce temps que j'ai passé, depuis 2000-2001, à ripper mes CDs, compresser mes fichiers au format FLAC, tagger ma collection, etc. me semble maintenant un peu fou, mais, lorsque je vois ce qui est en train d'arriver, je ne suis pas mécontent d'avoir un peu le contrôle sur tout cela.

Et, non, selon la loi des titres de Betteridge, le streaming ne va pas tuer la musique. Je suis bien conscient que je fais partie d'une minorité de personnes qui prennent très au sérieux la musique qu'ils écoutent. Pour la plupart des gens, le streaming permet un accès facilité à une quantité phénoménale d'artistes. Au détriment d'une certaine rigueur, malheureusement, mais c'est un compromis.

Sunday, January 12, 2020

Lire plus de fiction II

J'ai passé un bon moment à fusionner les listes de livres mentionnées dans mon article précédent, à l'aide de quelques expressions régulières bien choisies pour l'extraction des données, avant de m'apercevoir qu'il existe déjà un site faisant ce que je cherchais à faire : The Greatest Books.

Seulement, au lieu d'utiliser les 5-6 listes que j'avais sélectionnées, ce site en utilise une centaine. C'est beaucoup mieux que ce que j'avais en tête. Il n'utilise pas toutes les listes de ma première sélection, mais ça n'est pas vraiment grave, vu la quantité totale de listes exploitées. Je regrette peut-être juste que la liste "Best Books Ever" de Goodreads ne soit pas inclue.

Un rapide coup d'oeil à la liste de livres sur The Greatest Books permet de se convaincre de son côté international. Proust est en tête, suivi par James Joyce, puis par Miguel de Cervantes.

Dans les cent premières entrées, on trouve les livres français suivants :
  • À la recherche du temps perdu de Marcel Proust (1)
  • Madame Bovary de Gustave Flaubert (14)
  • L'Étranger d'Albert Camus (35)
  • Le Rouge et le Noir de Stendhal (39)
  • Candide de Voltaire (50)
  • Les Misérables de Victor Hugo (52)
  • Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline (82)
  • L'Éducation sentimentale de Gustave Flaubert (84)
  • Gargantua et Pantagruel de Francois Rabelais (91)
  • Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire (95)
10% de livres français, donc, ça n'est pas énorme, mais ça me paraît raisonnable. Pour une sélection de dix oeuvres françaises incontournables, ça m'a également l'air totalement acceptable.

Pour comparaison, la liste "Top des meilleurs classiques de la littérature française" sur SensCritique contient les livres suivants dans les dix premières positions :
  • Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire
  • Les Misérables de Victor Hugo
  • L'Étranger d'Albert Camus
  • Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos
  • Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry
  • Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline
  • Madame Bovary de Gustave Flaubert
  • Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand
  • Bel-Ami de Guy de Maupassant
  • Le Rouge et le Noir de Stendhal
6 de ces livres se retrouvent dans les 10 premiers livres français de The Greatest Books. Les Liaisons dangereuses arrive en position 136 dans The Greatest Books ; Le Petit Prince, en position 107 ; Cyrano de Bergerac, en position 511 ; Bel-Ami n'apparaît pas dans la liste. Quoique imparfaite, on a donc une certaine cohérence entre ces deux listes.

Bref, je ne vais pas m'étendre encore plus sur le sujet. Tout ça pour dire que je vais adopter The Greatest Books comme liste de référence pour mes "classiques" littéraires. En 2020, j'ai déjà lu Candide, avec beaucoup de plaisir.

Côté cinéma, j'utilise désormais le site Phi-Phenomenon comme référence. Il s'agit d'un site qui synthétise également plusieurs listes de films "classiques". J'ai rapidement été convaincu : comment ne pas faire confiance à une liste qui contient 2001: A Space Odyssey en première position ? :)

Saturday, December 28, 2019

Lire plus de fiction

Je me faisais la remarque, récemment, en regardant la liste des livres que j'ai lus en 2019, que je ne lis pas énormément de fiction. C'est pourtant quelque chose que j'aimerais faire plus, mais, naturellement, j'ai plutôt tendance à lire des essais ou des ouvrages de vulgarisation.

Je réalise progressivement que cette tendance est due à l'idée, peut-être inconsciente, que la littérature non fictionnelle cache une promesse, celle de permettre au lecteur d'apprendre quelque chose, de découvrir de nouvelles idées et, au final, de devenir une personne un peu meilleure. C'est particulièrement flagrant avec les livres de développement personnel (self-help, en anglais), mais il me semble que cette promesse est presque toujours là, implicitement, qu'il s'agisse d'un ouvrage de psychologie, de philosophie ou d'une biographie. Voire d'un livre de recettes de cuisine.

Du coup, il y a presque quelque chose de l'ordre de l'addiction. Et si ce livre-là, le prochain que je vais lire, me permettait de développer ma compassion envers les autres ? Ou d'améliorer ma santé ? Ou de devenir un meilleur ingénieur ? Un meilleur père ?

Je m'étais donné comme but il y a plusieurs années de lire en tout cas un "classique" chaque année (quelle que soit la définition que l'on donne à ce mot). Il y a quelques temps, j'ai à nouveau réalisé avec frustration que c'est beaucoup trop peu. J'ai vraiment envie d'être plus ambitieux.

Le problème, c'est que les classiques sont souvent longs à lire. La plupart des livres que je lis font peut-être 150-300 pages, rarement plus. Les classiques peuvent en faire 900 ou 1000, facilement.

Un autre problème, c'est que les livres non fictionnels peuvent être résumés. Et j'aurais tendance à dire qu'ils peuvent souvent l'être sans grande perte. Je n'ai pour l'instant lu qu'un seul résumé de livre (Summary: The 4-Hour Body, un résumé de The 4-Hour Body de Tim Ferriss), mais je pourrais être tenté d'utiliser un service tel que Blinkist à l'avenir. Pour un livre de fiction, au contraire, lire un résumé au lieu de l'oeuvre complète n'a aucun sens.

Pour les films, j'arrive pour l'instant facilement à regarder 2-3 "classiques" par mois, donc 25-30 par année. En dix ans, j'arriverai donc à regarder un nombre raisonnable de ces films. Disons 200-300 environ. C'est déjà pas mal.

Pour les livres, comme dit, c'est beaucoup plus problématique, mais j'ai tout de même envie de faire un effort. Concrètement, je vais viser dans un premier temps les classiques qui se trouvent au moins sur plusieurs listes de livres considérés comme des classiques.

Mais quelles listes ?

Rapidement, j'en trouve plusieurs :
Littérature française, point de vue français, vingtième siècle : ces listes sont quelque peu biaisées. Si l'on va voir du côté de Goodreads, c'est le biais anglo-saxon qui ressort, cette fois-ci. C'est un phénomène qu'on retrouve beaucoup moins quand on regarde des listes similaires pour les films.

En dehors de la liste établie par le Cercle norvégien du livre, il semblerait donc qu'il faille "choisir son camp". Etant de langue maternelle française, je favoriserais donc plutôt un point de vue francophone. Par contre, il me paraît inutilement contraignant de s'en tenir à la littérature du vingtième siècle, aussi riche soit-elle.

Et puisqu'on parle de langue : en dehors du français et de l'anglais, je devrai me contenter de traductions. Même pour l'allemand, que j'ai pourtant étudié durant des années. Or, une bonne traduction, c'est chose plutôt rare, si j'en crois les arguments convaincants de Milan Kundera. Il faudra donc que j'accorde une attention toute particulière à ce point.

Pour ce qui est de la longueur des livres et pour ne pas me décourager en enchaînant des pavés, il me semble sain d'alterner des livres plutôt longs et des livres plutôt courts. Le site Reading Length donne des approximations pour ce qui est du nombre de mots et du temps de lecture d'un livre. Pour les films, c'est un critère que je n'ai pas besoin de prendre en compte, puisque la plupart des films durent entre 90 et 180 minutes, rarement plus.

Voilà pour la théorie. On verra ce que ça donne en pratique !

Saturday, December 14, 2019

Getting Things Done (GTD) : point 2019

Il y a un peu plus de quatre ans, j'ai écrit un article sur mon système GTD. Très peu de choses ont changé depuis. J'utilise toujours les mêmes outils (Google Drive, Google Calendar, Gmail), la même structure de documents et le même processus.

Je suis toujours aussi convaincu par GTD. L'une des idées principales de cette méthode est qu'il est primordial de se vider la tête, régulièrement, de manière systématique, et d'organiser toutes ces idées, toutes ces tâches, sous forme de listes. Cela paraît intuitif et, lorsque les gens se sentent submergés, confus, nombre d'entre eux ont le réflexe de mettre par écrit leurs idées, mais peu ont une véritable méthode pour les organiser par la suite. Souvent, ces idées terminent par conséquent sur des feuilles ou des Post-it, qui s'entassent sur un bureau, sans jamais être véritablement traitées ou suivies. J'en ai été témoin personnellement, à de maintes reprises.

L'intérêt d'une liste de prochaines actions ou de tâches, psychologiquement, est qu'il suffit ensuite de parcourir cette liste, de choisir une tâche et de "machinalement" l'effectuer. Evidemment, il faut toujours du temps, de l'énergie et de la motivation, mais il y a définitivement un côté automatique à ce processus. Un obstacle psychologique en moins.

En novembre 2013, j'ai commencé à faire une planification de mes projets/tâches semaine par semaine. Petit à petit, je me suis retrouvé à planifier mes tâches pour chaque jour de la semaine, chaque dimanche. Comme expliqué dans mon article de 2015, je trouvais que c'était une granularité intéressante. Moins d'une semaine avant, je connais en principe mon agenda et, donc, le temps libre que j'ai à disposition. Si un imprévu surgit, cela "bouleverse" peut-être un jour dans la semaine, au grand maximum deux ou trois jours. En général, cela me permet d'équilibrer ma semaine.

Mais cet outil, mon planning hebdomadaire, est progressivement devenu trop contraignant. J'ai perdu toute spontanéité. Le côté automatique/robotique a pris le dessus. En mai 2019, j'ai ressenti le besoin de laisser tomber ma planification journalière, qui était devenue source de stress.

Depuis, je fais toujours une to-do list hebdomadaire, mais je ne décide pas précisément de l'organisation de mes journées. Je dresse une liste générale des tâches que je souhaite réaliser dans la semaine, ce qui me permet, chaque jour, de choisir mes tâches en fonction de ma motivation, de mon énergie et de mon temps à disposition

Je conserve toutefois une checklist journalière pour les choses que je souhaite réaliser tous les jours (sport, méditation, lecture, etc.). Cette checklist reste pour moi plus une source de motivation que de stress. Tant que je ne la charge pas trop.

Je crois que la conclusion, c'est que mon système GTD doit constamment évoluer en fonction de mes besoins psychologiques, de mon rythme de vie. Je ne l'ai pas assez remis en question ces dernières années. Je vais tâcher d'être un peu plus attentif à ce point, d'exploiter les forces de GTD, sans tomber dans une forme de rigidité.

Saturday, November 30, 2019

Top IMDb

Cette année, je m'étais donné comme but d'avoir regardé les cent premiers films du top 250 d'IMDb. Au moment d'écrire ces lignes, c'est chose faite : j'ai regardé les 110 premiers films de cette liste.

Officiellement, je me donne ce genre de buts en partie parce que la vie est courte : j'aime regarder des films ; autant regarder ceux qui sont considérés comme les meilleurs.

En réalité, je le fais aussi parce que c'est ludique. A tout moment, un film peut apparaître à une position élevée dans le top. Cela peut arriver avec des films récents, comme Joker, qui est entré à un moment dans le top 10, si je me souviens bien, et que nous sommes finalement allés voir au cinéma. Cela est aussi arrivé il y a quelques temps avec Harakiri, de 1962, qui a subitement fait son apparition dans le top 30.

Aussi, cela me pousse à regarder des films que je ne regarderais pas sinon : des films de samouraïs, des westerns, des comédies indiennes, des films DC/Marvel, etc.  Il y a eu de très bonnes surprises, qui font que je ne regrette pas de m'être "forcé" à regarder ces films. Il y a aussi eu des déceptions, mais qui restent toutes relatives. Et très peu nombreuses, somme toute.

Enfin, il faut noter que le top 250 d'IMDb est très connu, mais ce n'est qu'une liste de films parmi d'autres : le top 250 de LetterboxdPhi Phenomenon, la liste des meilleurs films de Wikipedia, le top de Metacritic, le top 100 de Rotten Tomatoes, etc. Certains films - de vrais classiques, on dira - se retrouvent sur la plupart de ces listes. Pour d'autres, le consensus n'est pas au rendez-vous.

Mais soyons ambitieux : mon but, à terme, est d'avoir vu au moins les cent films les mieux classés de chacune de ces listes ! :)

Friday, November 22, 2019

Mr. Robot

Si je devais établir un top 10 de mes séries préférées, Mr. Robot en ferait probablement partie. Peu de séries m'ont autant pris aux tripes. Le dernier épisode que j'ai regardé, le septième de la quatrième saison ("407 Proxy Authentication Required") est un exemple représentatif : c'était un épisode à tel point éprouvant, émotionnellement, que j'ai vraiment eu besoin d'un moment de répit, après l'épisode, pour pouvoir passer à autre chose. J'ai vécu le même phénomène de manière beaucoup plus intense en 2017, lorsque j'ai regardé les trois premières saisons en l'espace de quelques mois. Peu de séries vous font ça...

Un des intérêts de Mr. Robot est que c'est une série relativement courte. La saison actuelle, la quatrième, sera la dernière. En tout, 46 épisodes de moins d'une heure auront été tournés. C'est déjà pas mal, mais on est loin des Simpsons ou de séries qui ont péniblement tiré en longueur comme The Big Bang Theory ou How I Met Your Mother.

Plus important encore, le créateur de la série et réalisateur de la majorité des épisodes, Sam Esmail, est absolument brillant. D'un point de vue cinématographique, la série est juste époustouflante. On a droit régulièrement à des exercices de style (un épisode sous forme de sitcom ou sans dialogue, pour ne citer que deux exemples parmi bien d'autres). Sam Esmail n'hésite pas à citer ses références. Plusieurs épisodes rendent clairement hommage à David Lynch, comme "404 Not Found", dans la saison actuelle.

Le gros point d'interrogation, à l'heure actuelle, est la fin de la série. Sam Esmail va-t-il nous faire le même coup que Lost, i.e. nous décevoir avec une explication  paresseuse qui n'en est pas vraiment une ? On a entrevu des éléments de science-fiction (la machine de Whiterose) dans une série qui n'est définitivement pas une série de science-fiction. Est-ce encore un de ces "pièges" destinés à nous lancer sur la mauvaise piste ?

Dans tous les cas, la fin importera peu. La série est déjà excellente. Mais si Sam Esmail réussit là ou bien d'autres séries ont échoué, ce sera la cerise sur le gâteau.

Mise à jour (24 décembre 2019). J'ai trouvé les deux derniers épisodes de la série excellents. Très satisfaisants. Pas paresseux à la Lost du tout. L'explication science-fictionnesque avec la machine de Whiterose qui serait une machine à voyager dans l'espace-temps ou quelque chose de similaire a été évitée (ouf !). Sam Esmail cite à la fois Being John Malkovich et 2001: A Space Odyssey. Entre autres, sûrement : j'ai dû rater d'autres références moins évidentes. Mr. Robot est définitivement une série brillante !

Thursday, October 3, 2019

Cap Nord

Ma femme, mon fils et moi avons visité le Cap Nord (Nordkapp, en norvégien) le 23 juillet dernier. Comme souvent, c'est ma femme qui avait organisé notre voyage, dans le Nord de la Norvège, en l'occurrence, et je découvrais les endroits un peu au fur et à mesure, souvent quelques jours avant.

Nous y sommes allés ensemble, tous les trois, l'après-midi. Il faisait beau et chaud. L'endroit était noir de monde. Le parking était rempli de camping-cars, de voitures, de motos et de bus, déversant des flots de touristes en provenance d'un grand bateau de croisière ayant accosté à Honningsvåg, à plus d'une demi-heure de route de là.

Nous avons tout de suite compris que nous étions dans un endroit hyper-touristique, mais nous avons joué le jeu :  nous avons pris un verre et mangé quelque chose à la cafétéria, visité la boutique de souvenirs, la chapelle, la salle de cinéma, etc.

Dans la soirée, je me suis dit qu'il était bête de ne pas profiter de l'endroit. Après 23h, je suis reparti, seul, pour le Cap Nord, depuis le camping où nous logions, non loin de Honningsvåg.‎ Après une demi-heure de route, presque seul, dans un paysage quasi-désertique, je me suis retrouvé au même endroit que l'après-midi, mais dans une ambiance totalement différente. Il était bientôt minuit. Il y avait moins de monde, certes, mais j'étais loin d'être seul. La foule, pourtant, était moins agitée. On pouvait clairement deviner qu'elle attendait quelque chose. On touchait à un phénomène de communion (au sens sociologique du terme).

Le soleil de minuit, c'est beau. Cette nuit-là, nous n'avons pas complètement vu le soleil, qui se cachait derrière un banc de nuage, mais il était là, au-dessus de l'Océan Arctique. J'ai été ému. Malgré son côté touristique, j'ai été touché par le Cap Nord.

Revenons à ce côté touristique, d'ailleurs. Pourquoi les gens vont-ils au Cap Nord, finalement ? Parfois, les gens pensent qu'il s'agit du point le plus au Nord de l'Europe.

Mais qu'est-ce que l'Europe ? Selon sa définition contemporaine, l'Europe inclut une partie de la Russie. Si l'on inclut les îles, le point le plus au Nord de l'Europe est donc Cape Fligely, en Russie. Si l'on n'inclut pas les îles, le point le plus au Nord de l'Europe est alors Cape Nordkinn, qui se trouve... en Norvège, mais un peu plus au Sud que le Cap Nord. Car le Cap Nord se trouve en réalité sur une île ! Sur l'île de Magerøya, plus précisément, très proche de la Norvège continentale et reliée à cette dernière par un tunnel sous-marin (très impressionnant à traverser, d'ailleurs).

Le Cap Nord ne fait donc pas partie des points extrêmes de l'Europe.

Pire encore : le Cap Nord n'est pas le point le plus au Nord de l'île de Magerøya ! C'est en réalité le point le plus au Nord de l'île accessible via une route. Non loin du Cap Nord, la péninsule Knivskjellodden est accessible via un sentier pédestre de 9 km depuis la route. Le bout de cette péninsule arrive plus au Nord que le Cap Nord.

Le Cap Nord n'est toutefois pas une attraction touristique totalement artificielle. C'est un endroit visité depuis le 16e siècle, par exemple au début du 20e siècle par Rama V.

Enfin, malgré tous ses défauts, je ne peux m'empêcher d'avoir une certaine fascination pour cet endroit. C'est un bout de civilisation au milieu de nulle part. Depuis notre retour de Norvège, je me surprends régulièrement à aller regarder la webcam de l'endroit, pour voir le temps qu'il y fait, le nombre de personnes visitant encore l'endroit malgré les jours de plus en plus courts.

Sunday, March 31, 2019

Point méditation : début 2019

Depuis que j'ai commencé à méditer régulièrement en janvier 2013, il y a toujours eu des périodes où j'ai été moins assidu. Selon mes statistiques, les mois de juillet et août semblent propices à une baisse de régularité.

J'ai vécu un tel passage à vide de manière plus durable depuis ma retraite vipassana à la fin du mois d'août 2018. Au moins de décembre, par exemple, je n'ai médité que cinq fois. Rétrospectivement, je pense que j'ai peut-être fait un bloquage par rapport à l'application Headspace, que j'utilisais aussi depuis janvier 2013. C'est une application que je recommande chaleureusement, mais, après plus de sept ans, j'ai clairement eu besoin d'autre chose.

En 2019, je me suis donc mis à utiliser l'application de Sam Harris, Waking Up. Cela fait huit ans que je lis Sam Harris et quatre ans que j'écoute régulièrement son podcast. Je suis par conséquent familier avec les idées qu'il défend et je dirais qu'elles me correspondent globalement assez bien.

Pour l'instant, j'aime bien cette application. Elle a un côté bien plus simple que Headspace (et, j'imagine, d'autres applications grand public similaires). Pas de jolis petits dessins. Pas de vidéos. Le côté ludique laisse la place à quelque chose de peut-être légèrement moins abouti, techniquement, mais aussi à quelque chose de plus dense, de moins répétitif.

J'aime bien la durée des sessions de méditation. Dix minutes, ça correspond bien à ma vie actuelle (bébé de dix mois). Avec Headspace, j'avais longtemps fait des sessions de vingt minutes (2013-2016), puis de quinze minutes (2017-début 2018).

J'aime bien aussi le mélange de sessions de méditation et de leçons. La théorie présente des concepts bien plus complexes, il me semble, que l'application Headspace, qui restait un peu plus dans les idées générales, plus faciles à comprendre.

Bref, avec Waking Up, j'ai repris un peu goût à la méditation un peu plus régulière. On verra combien de temps ça dure et, surtout, on verra si l'application tient la route sur la durée. Pour l'instant, il me semble que la quantité de sessions guidées n'augmente pas et, s'il y a bien quelques nouvelles leçons de temps à autres, je ne suis pas sûr que cette fréquence sera suffisants à terme pour maintenir mon intérêt.

Thursday, January 24, 2019

2018 en chiffres

Pour les années précédentes, voir ici : 2017, 2016, 2015, 2014, 2013, 2012 et 2011.

En 2018, j'ai :
  • acheté 12 albums (de musique) (+4)
  • eu 40 ans (+1)
  • écrit 8 articles sur mon blog (-3)
  • eu 1 bébé (+1) et un congé paternité de 2 semaines
  • atteint 13 des 18 buts annuels que je m'étais fixés
  • passé 90 minutes dans un caisson d'isolation sensorielle
  • assisté à 10 concerts (-3)
  • suivi 1 cours en ligne (+0)
  • fait 122 sessions de crosstrainer (43 heures au total) (-4 / -1)
  • fait 1 don du sang (-1)
  • pris 238 petites douches froides d'une durée totale de 140 minutes
  • reçu (resp. envoyé) 14 387 (resp. 3 551) emails (-3 335 / +302)
  • vu 40 films (+5), dont seulement 5 "récents" (tous vus au cinéma) et 29 du top 250 d’IMDb
  • pratiqué 15 fois un jeûne intermittent (+0)
  • lu 18 livres (+4), 59 articles (-46) et 13 bandes dessinées (-17)
  • médité 140 fois (29 heures au total) (-40 / -16)
  • fait un cours vipassana de 10 jours (95 heures de méditation environ)
  • écouté 4217 morceaux (de musique) (+831), dont 13 classiques du jazz (+1) et 43 oeuvres de Bach, Beethoven et Mozart
  • visité/vu 5 musées/expositions (-18)
  • vendu, donné ou recyclé 36 objets (-1)
  • soutenu 4 nouveaux créateurs sur Patreon/Tipeee (-4)
  • pris 7 508 photos (-11 126)
  • vu 1 pièce de théâtre (-7)
  • écouté 115 podcasts (+1)
  • fait 4 814 pompes (+1 835)
  • fait 2 randonnées (-3)
  • eu 3 rhumes (+0)
  • commencé à regarder 2 séries télévisées (-2) et terminé 19 saisons (-4)
  • suis passé d'un temps complet (100%) à un temps partiel (80%) au travail (-20%)
  • publié 42 tweets (-192)
  • voté 4 fois
  • fait 2 voyages/séjours (-2)
Le plus gros changement dans ma vie en 2018 a été l'arrivée de mon fils. Sur le plan émotionnel, c'est quelque chose d'assez inquantifiable. Je me demandais toutefois si cela allait bouleverser certaines mesures plus objectives et, étonnamment, j'ai réussi à garder un certain rythme pour pas mal de mes activités, en particulier sportives (je pensais que le manque de sommeil allait avoir un impact négatif dans ce domaine). Sans grande surprise, nous avons moins voyagé. Quelques activités culturelles, dont le théâtre en particulier, ont également un peu souffert. J'espère que nous allons y remédier en 2019.

La musique a toujours un grand rôle dans ma vie. Durant mes deux semaines de congé paternité, j'ai eu l'occasion d'écouter plusieurs intégrales de musiciens classiques (Chopin et Debussy). Tout au long de l'année, j'ai essayé d'écouter plus régulièrement et systématiquement du Bach, du Beethoven, ainsi que du Mozart (je continue cette année). Je continue également à développer ma culture jazzistique en écoutant des classiques du jazz.

La tendance semble se confirmer (et cela date d'avant l'arrivée de mon fils) : j'ai de plus en plus de peine à me motiver à voir des films récents (i.e. qui ont moins d'une année ou deux), face au nombre gigantesque de classiques du cinéma que je n'ai pas encore vus. Ça n'est pas un parti pris, mais plutôt le résultat d'une approche plus rationnelle, plus consciente.

L'année 2018 a été pour moi l'occasion de faire quelques expériences un peu "folles", dont un cours vipassana de 10 jours et d'autres que je ne mentionnerai pas ici... Suite à la lecture d'un livre à ce sujet en 2017, j'ai aussi décidé d'implémenter plus sérieusement certains principes du stoïcisme, dont celui de l'inconfort volontaire (pour ceux qui se demanderaient pourquoi je prends des douches froides et pratique des jeûnes). Et, non, il ne s'agit pas de masochisme. Il s'agit d'une démarche qui a du sens, psychologiquement parlant : en très résumé, il s'agit d'entraîner un certain détachement par rapport au confort auquel nous sommes tous tellement habitués, pour pouvoir mieux accepter les imprévus de la vie (perte d'éléments matériels, de personnes auxquelles nous sommes attachés, etc.). D'autres techniques, telles que la visualisation négative, complètent la pratique de l'inconfort volontaire.

Côté méditation, 2018 a été soit la pire année depuis que j'ai commencé à méditer régulièrement en 2013 (seulement 29 heures sur l'année), soit la meilleure année si je prends en considération le cours vipassana que j'ai suivi (95 heures sur 10 jours, pour un total de 124 heures sur l'année). Le fait est que, depuis ce cours, j'ai eu de la peine à méditer régulièrement au quotidien. En 2019, je vais laisser tomber Headspace et essayer l'application de Sam Harris. Si j'en ai le courage / la motivation, je participerai également à quelques meetups vipassana.

Côté réseaux sociaux, j'ai installé un plugin Chrome pour limiter leur utilisation à 5 minutes par jour sur mes deux laptops (personnel et professionnel), pour une utilisation combinée maximale de 10 minutes par jour. J'ai également enlevé les applications Facebook, Twitter et LinkedIn de mon smartphone. Pas de surprise, donc. Je n'ai jamais aussi peu tweeté depuis 2008. J'essaie d'aller "plus efficacement" sur Facebook.

J'ai pas mal écrit ces dernières années sur le sentiment d'accélération du temps qui passe. Une chose que je n'avais pas prévue : un bébé fait prendre encore plus conscience du fait qu'il faut profiter du moment présent, car un bébé, ça grandit vite !

Saturday, November 24, 2018

Retraite Vipassana : après

Le texte qui suit est un compte-rendu de mon cours Vipassana de dix jours au centre du Mont-Soleil, qui a eu lieu du 22 août (jour 0) au 2 septembre 2018 (jour 11). J'avais déjà écrit à propos de mes attentes au mois d'août.

Résumé (tl;dr)

Je résume (très grossièrement, j'en suis conscient) : Vipassana est, entre autres, une technique de méditation de type body scan. Il existe une centaine de centres de formation à travers le monde dont le but est d'enseigner cette technique (selon l'enseignement de S. N. Goenka, décédé en 2013). Ces stages intensifs gratuits sont difficiles. Très difficiles.

Le centre

Le seul centre Vipassana de Suisse est situé au Mont-Soleil, au-dessus de St-Imier, dans le Jura. Il est nommé Dhamma Sumeru et existe depuis 1999. Le bâtiment était auparavant une colonie de vacances pour enfants. La salle de méditation, construite à l'extérieur du bâtiment, à l'arrière, est plus récente. Selon Le Temps, c'est le plus petit centre parmi les 187 qui existent à travers le monde (dont 83 en Inde).

Je n'avais jamais visité la région. La veille du début du cours (le "jour 0") et le lendemain du dernier jour de cours complet (le "jour 11"), j'ai visité les environs du centre. Il y a des vaches, des éoliennes, mais aussi une centrale solaire, ouverte en 1992, la plus grande d'Europe à l'époque. L'endroit est calme, bucolique, mais je n'en ai pas du tout profité durant le cours, durant lequel nous n'avions accès qu'à une petite zone devant le centre, durant les pauses.

Jour 0

La veille du premier jour de cours, donc, je suis arrivé au centre vers 15h00 et ai procédé à mon inscription. Il y avait un questionnaire à remplir, avec des questions plus ou moins normales, mais aussi des questions liées à la santé (physique et mentale) et à mes habitudes par rapport aux drogues (y compris l'alcool). Un peu étrange, mais je me suis prêté au jeu.

Je suis ensuite allé m'installer dans ma chambre. J'y ai croisé deux de mes camarades de chambre. Etant arrivé assez tôt au centre, je suis ensuite allé faire une petite promenade.

A 18h00, il y a eu un repas. Je me suis installé à une table, à côté de quelqu'un (Julien). Il n'était pas encore très clair dans ma tête si le silence était déjà de mise ou non. Je n'ai donc pas parlé. En fait, personne autour de nous ne parlait. Puis Fred et Nicolas sont arrivés et se sont installés à notre table. Fred, un "ancien" ayant déjà fait plusieurs cours, nous a confirmé que nous avions encore le droit de parler. Nous nous sommes donc présentés. Julien, comme moi, est suisse. Fred et Nicolas sont français. Nicolas venait de Paris rien que pour ce cours. J'ai appris plus tard qu'il n'était pas le seul à avoir fait un assez long voyage jusqu'au centre. Nous avons partagé nos attentes, nos craintes, etc. J'ai beaucoup apprécié cette discussion, qui a tout de suite rendu plus humaine l'expérience que j'étais en train de débuter.

A 19h00, il y a eu une réunion d'information dans le réfectoire, assez bon enfant. Puis la période de silence a commencé et, à 20h00, nous avons eu notre première session de méditation, dans la salle de méditation de groupe. A 21h, il était possible de poser des questions à l'enseignante, comme tous les soirs qui allaient suivre, ou alors d'aller se coucher, option pour laquelle j'ai opté.

Le réfectoire

Le mobilier de la pièce est assez vieillot. Depuis le jour 1 jusqu'à la matinée du jour 10, cette pièce a été coupée en deux par une cloison : les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. La majorité des places sont installées face aux fenêtres. Au début, cela fait bizarre d'être assis à côté de personnes sans pouvoir ni leur parler ni les regarder, puis on s'y habitue. Cela en devient presque libérateur. Pas besoin de trouver un sujet de conversation. On peut se concentrer sur la nourriture. On nous avait promis une cuisine "végétarienne simple". C'est ce que nous avons eu. C'était tout à fait correct. Rien de gastronomique. On est très loin des meilleurs restaurants végans de Berlin ou New York que j'ai fréquentés ces dernières années, mais j'ai entendu plusieurs échos positifs de personnes non-végétariennes (qui s'attendaient à pire, apparemment). Le petit-déjeuner (6h30) et la collation (17h) étaient identiques de jour en jour. Seul le déjeuner (11h) changeait. Il y avait du lait de vache, mais aussi du lait de soja. C'est plutôt rare. Je me suis senti un peu comme à la maison...

Les chambres

J'espérais vaguement avoir une chambre individuelle, mais ce privilège est réservé aux étudiants les plus âgés, si je comprends bien. J'étais donc dans une chambre avec trois autres personnes (Karim, Marius et Thomas). Nous avons pu brièvement nous présenter le jour 0, avant la période de silence, puis discuter après la fin de cette période, le jour 10. Les chambres étaient simples, mais confortables. J'avais apporté mon oreiller, ainsi que des bouchons pour les oreilles et un masque pour les yeux, qui ont parfaitement joué leur rôle. J'ai mal dormi la première nuit, puis bien mieux toutes les autres nuits, à l'exception du soir du jour 9. La personne la plus proche de moi (Thomas) avait les mêmes horaires que moi : nous dormions peu après 21h et nous levions aux premiers coups de gong à 4h (à l'exception de deux fois où je n'ai pas entendu le gong et me suis levé une vingtaine de minutes plus tard). Nos deux autres compagnons de chambre avaient beaucoup plus de peine à se lever le matin (et à dormir le soir, apparemment).

La salle de méditation

Comme dans le réfectoire, les hommes sont assis d'un côté et les femmes, de l'autre, mais la salle n'est pas coupée en deux par une cloison, cette fois-ci. Les places sont assignées le soir du jour 0. Il n'est plus possible de la changer par la suite. J'avais la place la plus proche de la sortie, tout à l'arrière de la salle : une place pratique pour sortir (toilettes, pauses, fin de la session de méditation), mais aussi exposée à tous les passages et aux courants d'air. C'était aussi un endroit privilégié pour avoir une vue d'ensemble sur la salle et, donc, sur les gens ; je ne me suis pas privé d'observer mes camarades étudiants !

Au début, je trouvais assez intéressant de méditer en groupe, comme cela faisait cinq ans que je méditais seul. Par moments, il m'était possible de ressentir une sorte de "force" émanant du groupe, une sorte de concentration commune encourageante. À l'inverse, à d'autres moments (la plupart du temps, en fait), les distractions semblaient s'amplifier les unes les autres : soupirs, raclements de gorge, éternuements, personnes qui bougent, qui quittent la salle, bruits de digestion, etc.

Plusieurs fois durant les dix jours de cours, nous étions appelés auprès de l'enseignante, par groupes. Le but était de vérifier que nous comprenions bien les instructions et que nous faisions des progrès au fil du temps. Durant ces moments, nous nous asseyions aux pieds de l'enseignante, qui est assise à une certaine hauteur au-dessus du sol. Cette disposition est particulière. Je comprends qu'on exige un certain respect de l'enseignant, mais ce côté traditionnel (voire culte) m'a déplu.

Le chemin de promenade

Durant les trois pauses journalières après les repas, ainsi qu'à chaque petite pause de quelques minutes entre deux sessions de méditation, nous avions l'occasion d'aller nous promener dehors : les hommes, devant le bâtiment et les femmes, derrière. Le sentier accessible aux hommes fait une boucle d'environ 150 mètres, dont une partie dans la forêt. L'une des parties les plus agréables de ce sentier se situe dans la forêt, justement. Des marches ont été construites dans la pente. C'est particulièrement réussi. J'ai l'impression que beaucoup de mes camarades, comme moi, avaient une préférence pour cette partie du sentier.

La promenade était l'occasion de nous changer les idées, mais il faut bien admettre que c'était une activité très répétitive, le sentier le plus long (l'extérieur de la boucle) pouvant être parcouru en quelques petites minutes. Alors, au bout de quelques fois, on ralentit le pas ; on se met à observer chaque détail, chaque arbre, chaque plante, chaque caillou, parfois par intérêt sincère, d'autres fois suite à un effort un peu plus conscient pour prendre son temps, ralentir son rythme.

Côté animaux, il y avait un ou deux écureuils, un nid de guêpe dans le sol, quelques rares chats, des limaces et des escargots par temps de pluie et, étonnamment, très peu d'oiseaux. Ça n'est donc pas de ce côté-là que nous trouvions du divertissement.

Parfois, malgré notre isolement relatif, nous entendions des bruits du "monde extérieur". Lorsque le vent soufflait plus fort, les éoliennes faisaient un bruit d'avion de ligne volant un peu bas. Je compatis désormais un peu plus avec les gens qui s'opposent à ce genre de projets. Un chien, peut-être un peu abandonné par ses propriétaires, se faisait régulièrement entendre. Côté véhicules motorisés, notre quartier était plutôt calme, mais on en entendait tout de même de temps en temps. Quelques entraînements de tennis changeaient soudainement l'ambiance. Nous arrivions à comprendre certaines discussions entre l'entraîneur et les enfants. Des cris déchirants s'échappaient parfois d'un établissement médico-social voisin, généralement très silencieux. Triste. Enfin, un jour, nous avons eu droit à un ballet d'avions de voltige. Tout cela peut sembler beaucoup, mais, en réalité, l'endroit où nous étions était en général très calme. Beaucoup plus calme que la plupart des endroits que j'ai l'habitude de fréquenter.

Dans la pratique, comme nous nous étions engagés à ne pas communiquer entre nous d'aucune manière que ce soit, y compris visuellement, nous devions donc éviter le regard des autres étudiants. Pas évident, sur un sentier, lorsqu'on croise quelqu'un. Au début, la démarche semble bizarre, puis l'on s'habitue.

Au fur et à mesure que les jours passaient, des petits monuments apparaissent le long du chemin : une sorte de petite tombe dédiée à une pomme de pin (à l'origine construite par Thomas, si je me souviens bien), des petits totems faits de branches et de feuilles, etc. Il s'agissait parfois d'oeuvres collaboratives, j'imagine. Je suis resté spectateur de ces petites oeuvres amusantes.

Le centre Dhamma Sumeru
Le périmètre du cours (et donc de la promenade) était délimité par une petite cordelette avec un message en français et en anglais nous demandant de "rester dans les limites du cours". C'est là qu'on voit le côté un peu fou de notre démarche : cette cordelette aurait été facile à enjamber ; personne ne nous aurait empêché de le faire ; mais personne ne l'a fait. Entre les arbres, je pouvais entrevoir ma voiture sur le petit parking du centre. Je me suis souvent imaginé aller jusqu'à elle, "juste pour voir". Je ne l'ai évidemment jamais fait. Si je n'ai jamais vraiment voulu quitter le cours, j'aurais souvent voulu être ailleurs. Juste pour un instant.

L'organisation du cours et d'une journée typique

Les 10 jours de cours suivent un horaire très strict et qui ne varie quasiment pas :
  • 4h00 : réveil (gong)
  • 4h30-6:30 : méditation (dans la salle ou la chambre)
  • 6h30-8:00 : petit-déjeuner et repos
  • 8h00-9:00 : méditation dans la salle (obligatoirement)
  • 9h00-11:00 : méditation dans la salle ou dans la chambre selon les instructions de l'enseignant
  • 11h00-12:00 : déjeuner
  • 12h00-13:00 : entretiens individuels avec l'enseignant (facultatif) ou repos
  • 13h00-14:30 : méditation (dans la salle ou la chambre)
  • 14h30-15:30 : méditation dans la salle (obligatoirement)
  • 15h30-17:00 : méditation dans la salle ou dans la chambre selon les instructions de l'enseignant
  • 17h00-18:00 : collation/goûter
  • 18h00-19:00 : méditation dans la salle (obligatoirement)
  • 19h00-20:15 : discours de S. N. Goenka
  • 20h15-21:00 : méditation dans la salle (obligatoirement)
  • 21h00 : questions à l'enseignant (facultatif) ou coucher
L'après-midi du jour 0 est consacré aux inscriptions (entre 14h00 et 17h00), puis à la première méditation (vers 20h00).

Le jour 11, quant à lui, est consacré à la dernière méditation (à 4h30), à un dernier discours de S. N. Goenka, au rangement des chambres, au petit-déjeuner (à 7h00), puis au rangement du centre.

Durant le jour 4, la technique Vipassana à proprement parler est présentée et l'horaire de l'après-midi est légèrement différent.

Le jour 10 (levée du silence) est officiellement un jour moins sérieux, avec moins de méditation.

En tout, on parle quand même de 10 heures et demie de méditation planifiées par jour. Disons 9 heures et demie effectives en comptant les déplacements, les pauses, etc. Soit presque 100 heures en tout durant tout le cours. Plus de 90 heures de manière certaine. C'est beaucoup. C'est en général le temps que je consacre à la méditation sur une année et demie !

On parle donc bien d'un stage intensif de méditation.

La technique de méditation

Les trois premiers jours de cours ont été consacrés à une technique basée sur la respiration (ānāpānasati). Le jour 1, il s'agissait de se concentrer sur la respiration au niveau du nez en général. Le jour 2, si je me souviens bien, la zone a été réduite légèrement, puis le jour 3 a été consacré entièrement à une région encore plus petite, une sorte de triangle entre la lèvre supérieure et les narines (la "zone de la moustache"). Imaginez-vous en train de vous concentrer sur quelques centimètres carrés de peau durant neuf à dix heures !

Durant les 6 jours suivants (jours 4 à 9), c'est la technique de méditation Vipassana à proprement parler qui a été enseignée. Sans entrer dans les détails, il s'agit de se concentrer sur les sensations ressenties à la surface du corps, de la tête aux pieds, puis des pieds à la tête, de manière répétée. Selon les sensations ressenties (aucune, sensations subtiles, sensations grossières), différentes manières de parcourir le corps sont proposées.

Dès le jour 4, nous nous sommes engagés à ne pas bouger (ou presque) durant les trois sessions de méditation de groupe de la journée. Le but n'était pas de nous torturer, mais d'essayer autant que faire se peut de ne pas changer de position (i.e. de ne pas bouger les jambes et les bras). Cela signifiait donc aussi ne pas sortir de la pièce (p. ex. pour aller aux toilettes). J'ai trouvé l'exercice intéressant. Cette exigence changeait forcément la manière d'aborder l'exercice. Elle lui donnait un sérieux que nous n'avions pas lorsque nous pouvions bouger (plus ou moins) librement et même quitter la pièce pour une raison ou une autre.

A plusieurs reprises durant les derniers jours, j'ai atteint un état que je n'avais encore jamais connu durant mes cinq premières années de méditation. Il s'agissait d'un état agréable, une sensation "électrique", comme si le corps se "dissolvait". Il est difficile de mettre des mots sur cette expérience, mais c'est quelque chose de très singulier. C'est un état que je n'ai pas réussi à atteindre à nouveau depuis (en tout cas pas de manière aussi intense).

De manière générale, les instructions données tout au long du cours ont été très répétitives. S. N. Goenka parle (parlait) de manière très lente, monotone, ennuyeuse. Ennuyeuse. Monotone. Très ennuyeuse. Et répétitive. Très répétitive. (Je n'arriverai jamais à transcrire fidèlement cet ennui par écrit, je crois, mais l'idée est là.)

La douleur

Dans la salle de méditation, nous avions chacun une place sur un matelas de méditation, assis par terre. De petits coussins étaient à notre disposition, pour notre confort, mais j'ai tout de suite eu mal un peu partout (dos, jambes, etc.). J'ai essayé toutes les positions (y compris agenouillé). Je me suis finalement retrouvé assis sur une pile de 9-10 coussins, une sorte de tabouret improvisé, les jambes tenues par mes mains. C'était une position un peu ridicule et toujours inconfortable, mais malgré tout la moins pire de toutes celle que j'ai essayées.

Le jour 3, j'ai demandé au manager du cours un tabouret de méditation, les douleurs devenant vraiment intenses. Il m'a demandé d'en discuter avec l'enseignante, exceptionnellement en dehors des heures prévues pour cela. (Et, oui, nous avions le droit de communiquer avec les personnes organisant le cours, si nécessaire. Je l'ai toujours fait en chuchotant et uniquement concernant ce problème de douleur.) L'enseignante m'a dit qu'à moins d'une blessure, la douleur était normale et m'a invité à essayer encore un jour sans aide. Après le jour 4, j'ai finalement fait avec ma douleur, qui s'est stabilisée.

Pas mal de gens (10-15% ?) avaient des chaises (pour les plus âgés), des "dossiers bas" (des chaises sans pieds - je ne sais pas comment cela s'appelle), des coussins de méditation plus volumineux ou des bancs de méditation. Il était donc tout à fait possible d'obtenir une aide, en cas de problème médical ou de douleur trop importante.

Une certaine douleur, un certain inconfort était toutefois attendu et faisait partie de l'expérience. D'un côté, je comprends l'idée. D'un autre côté, je trouve cela presque dommage. Méditer sur une chaise est pour moi une expérience plus intéressante, qui n'élimine pas totalement l'inconfort.

La philosophie (les discours)

Je m'étais préparé à l'idée que certaines choses ne soient pas en adéquation avec ma vision du monde. Dans la pratique, j'imagine que je peux plus ou moins adhérer à 60-80% de ce qui a été dit par S. N. Goenka dans ses discours. La méditation Vipassana vient directement du bouddhisme, donc je m'attendais à rencontrer certains concepts ésotériques. Je n'ai pas été déçu : il a été question à quelques reprises de karma et, surtout, de réincarnation ; ce dernier mot n'a jamais été prononcé, mais c'est bien de cela qu'il s'agissait.

D'autres concepts pseudo-scientifiques ont été mentionnées, si je me souviens bien, mais c'est surtout la légèreté avec laquelle S. N. Goenka présentait certains de ses arguments qui m'a parfois déçu (biais cognitifs, erreurs de raisonnement, etc.). S. N. Goenka n'est ni un scientifique ni un philosophe. C'est un ancien homme d'affaire qui vante les mérites de la méditation, parfois en se basant sur de bons arguments, parfois pas.

Ce que j'ai toutefois apprécié, c'est l'idée, selon S. N. Goenka, que la technique Vipassana peut être pratiquée indépendamment de toute religion, qu'elle a un côté universel. Je suis d'accord avec lui. C'est vrai d'une technique de méditation très épurée comme Vipassana, mais aussi d'autres techniques de méditation. Et c'est probablement là que je cesse d'être convaincu. S. N. Goenka ne jurait que par Vipassana. Cette obstination a selon moi un côté religieux, malgré le fait qu'il tentait de la justifier par des arguments vaguement scientifiques ou rationnels.

Les chants

La première fois que j'ai entendu les chants de S. N. Goenka (au début du jour 1 ou le soir du jour 0, je ne me souviens plus), j'ai été très étonné. Il s'agit de chants (essentiellement ?) en pali, peu mélodieux, peu rythmés, répétitifs, chantés avec une voix grave et rauque. Bref, je ne suis pas fan. Au début, je pensais que nous n'allions entendre cela qu'une fois, mais ces chants ont ponctué toutes les sessions de méditation de groupe, ainsi que les sessions avant le petit-déjeuner (plus longuement).

Selon S. N. Goenka, ces chants sont censés encourager les étudiants, mais, souvent, cela m'empêchait de me concentrer sur ma respiration ou mes sensations.

Un autre point négatif : quoi qu'il s'en défende, les chants de S. N. Goenka donnent un côté culte aux sessions de méditation de groupe. Malgré cela, avec les jours, j'ai fini par m'y habituer. Parfois, les chants en fin de session étaient synonymes de libération (de la souffrance, de l'inconfort ou de l'ennui). D'autres fois, ils marquaient simplement la fin d'une session "réussie" et devenaient donc synonymes d'une petite victoire.

Paradoxalement, ce sont les chants des premières heures de méditation, les plus longs, auxquels je me suis particulièrement attaché, surtout le "chant de départ", durant lequel S. N. Goenka et sa femme se lèvent et s'éloignent lentement du micro, tout en continuant à chanter. Cet effet a un je-ne-sais-quoi de dramatique qui me plaisait bien.

Un matin, nous avons eu droit à un chant très rythmé. Je n'ai pas pu m'empêcher de m'imaginer un beat à la batterie derrière ce chant très énergique, qui aurait presque pu faire partie d'un mix d'un DJ (style Cut Chemist).

L'absence de divertissement

Avoir mal, méditer plus de neuf heures par jour, ne pas pouvoir parler avec les autres étudiants, tout cela était déjà difficile, mais, le pire, c'est que nous n'avions même pas l'occasion de faire de véritables pauses, le soir ou le week-end. Pas de smartphone, tablette, laptop ou autres, pas d'internet, pas de communication avec l'extérieur, pas de lecture, pas d'écriture, pas de musique, pas de films, pas de séries. Rien

Comme je l'ai expliqué, les promenades étaient le seul divertissement possible durant les pauses plus longues (après les repas). Quelques fois, j'ai fait de petites siestes (sans vraiment dormir). Je sais que plusieurs de mes camarades le faisaient régulièrement. Parce qu'ils étaient fatigués, mais aussi pour que le temps passe plus vite, sans doute. Je ne l'ai pas fait, mais il aurait également été possible de faire quelques petites lessives à la main, chaque deux jours. Pour que le ménage devienne un divertissement potentiel, il faut vraiment que l'ennui atteigne un niveau très élevé...

Ce que j'ai découvert le neuvième jour (un peu tard, donc), après des promenades dans le froid et sous la pluie, c'est que la douche peut également devenir un moment très agréable. Ce jour-là, je me suis douché trois fois...

Evidemment, il aurait également été possible de profiter des pauses pour... méditer. Je ne connais personne ayant poussé la masochisme jusqu'à ce point.

Bref, je ne me suis jamais trouvé dans une situation similaire aussi longtemps. Je me souviens d'un court passage au chalet familial il y a une vingtaine d'années. J'avais prévu de réviser pour des examens. Probablement durant une semaine. Je n'avais que la lecture et la radio comme divertissements. J'ai coupé court à cette expérience au bout de 2-3 jours, tellement l'ennui m'était insupportable.

Nous avons donc goûté à une forme de vie monastique. Cette expérience a-t-elle été éclairante ? Difficile de le dire. J'ai réalisé que j'ai besoin de plus que méditer, manger, dormir et me promener sur le même bout de chemin tous les jours pour avoir l'impression que je vis une vie satisfaisante, mais, ça, je n'avais pas besoin d'un cours Vipassana de dix jours pour le savoir. Je peux certainement me passer d'internet durant plusieurs jours. Ça, c'est intéressant à savoir, mais, à nouveau, je le savais déjà de la période de ma vie où je partais en vacances sans smartphone (il y a une dizaine d'années).

J'imagine que le plus intéressant, finalement, c'est que j'ai besoin de lecture (livres, articles) et d'écriture (journal, blog) dans mon quotidien, mais j'ai aussi besoin de parler à des gens et, ça, pour l'introverti et timide maladif que je suis, ça n'est pas forcément évident. J'aime avoir du temps pour moi, seul, en silence. J'ai besoin de cela plus que la moyenne des gens, mais je ne peux pas non plus passer des jours sans communiquer avec des gens. Je ne suis probablement pas fait pour cela.

Pour ce qui est de l'absence d'écriture, cela a été particulièrement gênant sur la fin, car il y avait un certain nombre de choses que je ne voulais pas oublier de mon expérience et, lorsqu'il est impossible de vider sa tête, de mettre les choses par écrit, mémoriser une liste d'idées accapare beaucoup d'énergie et d'attention. Sur ce point, S. N. Goenka avait également tort : pouvoir écrire au moins quelques idées, quelques mots chaque jour m'aurait été bénéfique et m'aurait permis de me concentrer plus sur la méditation. A un moment, j'ai été tenté de "tricher", mais je n'ai pas trouvé le moindre stylo dans mes affaires...

Jour 4 : une larme pour mon fils

Le jour 4 a été très particulier. C'était le jour où la technique Vipassana nous était présentée. J'étais plus fatigué et, donc, plus émotif que les jours précédents. Durant l'heure de méditation collective du matin, le visage de mon fils, alors âgé de trois mois et demi, parti en vacances avec ma femme et mes beaux-parents, m'est soudainement apparu très clairement, doux et souriant. J'ai eu très envie de le prendre dans mes bras et de l'embrasser. Une larme s'est mise à couler sur ma joue. Je l'ai laissé descendre jusqu'à mon cou.

Jour 4 : bad trip méditatif

Le jour 4, toujours, l'après-midi a été organisé un peu différemment. Nous avons eu deux heures de méditation collective obligatoire, pour que la technique Vipassana puisse nous être enseignée. Ces deux heures ont été très intenses. Durant les trois premiers jours, les explications étaient répétitives, mais simples. Là, durant ces deux heures, nous avons eu droit à de nombreuses explications, de manière assez dense, moins répétitive. Il y avait beaucoup d'information à emmagasiner en peu de temps.

Depuis le début de cette session de méditation, nous nous engagions aussi à garder les yeux fermés en permanence et à ne pas bouger du tout (dans la mesure du possible). Cela a été très douloureux, pour moi, physiquement, mais j'ai aussi eu une montée d'anxiété un peu étrange. Il y avait de la fatigue et de l'émotion, comme je l'ai expliqué, le fait que mon fils me manque.

Je ressentais donc une certaine tristesse, mais aussi quelque chose de l'ordre de la paranoïa, qui s'est développée petit à petit. Cela me semble bizarre de l'écrire ainsi, mais j'avais l'impression d'être observé par l'enseignante (et peut-être par "quelqu'un d'autre" - mais qui ?), même si cela n'était très probablement pas le cas. Je ne devais pas bouger. Je ne pouvais pas ouvrir mes yeux. La douleur était de plus en plus forte. Tous mes questionnements ont ressurgi. "S'agit-il d'un culte ? Que fais-je là, loin de ma famille et de mon quotidien ?"

Puis, vers la fin des deux heures, j'ai entendu un bruit. S'agissait-il de sanglots ? Ou de simples reniflements ? Ce doute a augmenté mon anxiété. J'ai commencé à me dire qu'il y avait réellement quelque chose de malsain dans l'air. Au bout des deux heures, au moment de quitter la salle, j'ai effectivement vu un de mes camarades en pleurs. Personne ne semblait l'aider. Mais l'aider dans quel but ? Il n'était pas en difficulté. Il était simplement assis en train de pleurer. La scène m'a toutefois été très désagréable. J'ai appris plus tard qu'une personne en tout cas était restée proche de lui, pour le soutenir par sa présence.

Bref, je suis sorti de ces deux premières heures de méditation Vipassana dans un état vraiment très étrange, plein de tristesse, d'anxiété, de peurs, avec de la douleur physique dans mon dos et mes jambes. Puis je suis allé me promener et, petit à petit, je suis revenu à la réalité. Les arbres, l'air frais, tout cela m'a fait du bien et m'a permis de redevenir un peu plus objectif. J'avais juste eu un peu plus mal que d'habitude au dos et aux jambes, durant une journée émotionnellement difficile. Mon camarade en pleurs semblait quant à lui avoir traversé une expérience cathartique. Rien de dramatique. J'avais l'impression de sortir d'un tunnel. Ou d'un cauchemar.

Des visiteurs du passé

On m'avait averti qu'un cours Vipassana de dix jours pouvait faire ressurgir des éléments négatifs du subconscient. Pour moi, le jour 4 en a été la preuve. En dehors de l'ennui et de la douleur, les autres jours ont été plutôt normaux.

J'ai toutefois vécu une expérience inédite, quelque chose qui ne m'était jamais arrivé auparavant. Je ne sais plus quand le phénomène a débuté, mais des visages me sont régulièrement apparus durant mes sessions de méditation. Il s'agissait la plupart du temps de personnes que je n'avais pas vues depuis très longtemps (peut-être 15-20 ans, pour les premières). Je les voyais très clairement, comme si je possédais une mémoire photographique (ce qui n'est pas le cas). Il ne s'agissait pas de rêves éveillés, avec un scénario compliqués. Non, je voyais juste des visages, statiques, comme si j'étais en train de regarder une photo, que je pouvais analyser dans ses moindres détails. C'était une sensation vraiment extraordinaire !

Sans chercher à ce que ce phénomène persiste, d'autres visages me sont apparus avec les heures, puis les jours qui passaient. Globalement, je dirais que ces personnes surgies du passé étaient associées à des périodes de plus en plus anciennes de ma vie (jusqu'à l'âge de 4-6 ans environ).

Je me demande si ces "hallucinations" photoréalistes étaient causées par la méditation prolongée, par l'absence de divertissement, par le fait que j'évitais le regard des autres personnes ou par une combinaison de tous ces facteurs. Une chose me paraît certaine : mon cerveau avait besoin de voir des visages. Il me le faisait comprendre de manière très intense, très évidente.

Jour 10 : rupture du silence et debriefing

Le jour 10, à la fin d'une session de méditation de groupe, vers 10h, nous avons pu "rompre le silence". Juste après être sorti de la salle de méditation, je suis monté à l'étage pour aller aux toilettes. En ouvrant la porte pour en sortir, j'ai soudainement entendu un brouhaha absolument assourdissant provenant du rez-de-chaussée (du réfectoire). Un tel bruit dans ce lieu habituellement silencieux m'a paru absurde. J'ai hésité à descendre les escaliers. Puis je me suis décidé et ai rejoint la foule en discussion.

Cela me faisait très bizarre de parler à nouveau. J'avais communiqué très ponctuellement avec le manager du cours et l'enseignante, mais en chuchotant. Mes cordes vocales n'étaient donc plus habituées à fonctionner normalement. En même temps, cela m'a fait énormément de bien. J'ai pu discuter avec mes trois voisins de chambre, puis avec de nombreuses autres personnes (en anglais et en français). Nous avons pu apprendre un peu à nous connaître.

Il y avait des gens de tous âges, disons d'une petite vingtaine d'années pour le plus jeune (un étudiant en bachelor de biologie, si je me souviens bien) à 75-80 ans pour les plus âgés. Beaucoup d'étudiants avaient aux alentours des 30-40 ans, je pense.

Quelqu'un n'ayant pas de connaissances particulières à propos de la méditation m'a fait la remarque quelques jours après mon retour à la vie normale que ce genre de cours devait attirer pas mal de gens "instables" et je dois dire que je suis un peu obligé de lui donner raison : j'ai rencontré pas mal de gens en transition professionnelle ou personnelle, en recherche de sens, d'équilibre ou de changement, etc. Il ne s'agissait pas forcément d'une majorité, mais c'était un point commun entre plusieurs de mes camarades. L'un n'empêche pas l'autre, mais j'ai également rencontré beaucoup de gens drôles, intelligents et cultivés.

Jour 11 : départ

Le cours était plus ou moins terminé, mais, le jour 11, le jour du départ, nous nous sommes tout de même levés à 4h. Pour la onzième fois. Ce jour-là, le réveil a été un peu plus difficile que d'habitude. La veille, j'étais tombé malade. Rhume : un classique. Je n'avais pas très bien dormi.

Il y a eu une dernière méditation de groupe, pas trop difficile, puis un dernier discours, plus difficile à entendre, cette fois-ci, car je me remémorais toutes les critiques négatives que nous avions pu faire la veille, sur le manque de sens critique de S. N. Goenka, en particulier.

Après notre dernier rassemblement dans la salle de méditation, il a été temps de nettoyer le centre. Mes affaires ont été vite rassemblées. Un coup d'aspirateur dans notre chambre. Le reste du centre a été rangé et nettoyé par des volontaires. J'ai fait le fainéant : j'ai laissé la feuille d'inscription se remplir et n'avais donc rien à faire. Je suis allé me promener sur le sentier réservé aux femmes, plus long que le nôtre.

Puis, pour boucler la boucle, je suis retourné me promener du côté des éoliennes et de la centrale solaire, comme à mon arrivée, le jour 0.

De retour au centre, qui s'était déjà bien vidé, j'ai discuté encore avec quelques personnes. J'ai eu de la peine à partir. Vers 9h, il devait y a voir moins de dix étudiants dans le centre. J'ai salué les personnes avec qui j'étais, puis, le coeur serré, je suis allé à ma voiture et suis parti. Le fait de conduire un véhicule m'a paru étrange. J'ai ressenti le besoin de rouler lentement. Après un certain temps, je me suis arrêté et ai donné des nouvelles à ma femme, puis à ma mère. Même impression que pour la conduite : cela m'a fait bizarre de discuter avec des gens de "l'extérieur". Le retour à la maison a été ensuite assez facile, étonnamment.

Conclusion

Je me suis régulièrement dit que ce cours Vipassana était l'une des choses les plus difficiles que j'aie faites dans ma vie. Je ne sais pas si cela a un sens de dire les choses comme cela, mais c'est ainsi que je l'ai régulièrement ressenti.

Est-ce que je referais un tel cours ? Le cerveau humain est fantastique : sa résilience fait que nous sommes souvent prêts à revivre des évènements difficiles (accouchements, etc.). Donc je dirais que cela n'est pas dans mes plans actuels, mais qui sait ? En tout cas pas avant de nombreuses années, j'en suis presque certain. Toutefois, en tant "qu'ancien étudiant", j'ai maintenant l'opportunité de suivre des cours plus longs (!), mais aussi plus courts. Je me vois déjà plus facilement refaire un cours d'un jour ou trois jours, pour rafraîchir ma technique.

Est-ce que je recommanderais un tel cours ? Pas à un débutant, à qui je proposerais plutôt une application sur smartphone (Headspace, en anglais, ou Petit BamBou, en français). J'ai été vraiment étonné d'apprendre que certains participants au cours n'avaient jamais médité de leur vie !

Les recommandations finales de S. N. Goenka (deux heures de méditation par jour et un cours de dix jours par année) sont franchement en décalage par rapport à la réalité de notre monde. Si le but est de convaincre le plus de monde possible de pratiquer la méditation Vipassana, il me semble que c'est une mauvaise approche.

S. N. Goenka propose la méditation un peu comme une solution universelle à tous les maux (si on "lit" entre les lignes - il ne le présente pas ainsi). Comme je l'ai déjà dit, cette approche me semble incorrecte. Certaines personnes ayant participé au cours bénéficieraient clairement d'autres solutions (apprentissage de méthodes de gestion du temps à la Getting Things Done, plus de sport, meilleure nutrition, psychothérapie, etc.). 

Certains des conseils de S. N. Goenka sont même carrément dangereux : il recommande de dormir une heure en moins chaque nuit pour pouvoir méditer plus. Sérieusement. Alors que nous vivons dans une société en manque de sommeil. C'est presque criminel... Et, comme je l'ai mentionné plus haut, rien sur le sport ou la nutrition.

On peut aussi se demander si 800 heures de méditation par an (si l'on suit scrupuleusement les recommandations de S. N. Goenka) sont une bonne utilisation de son temps. Si l'on souhaite développer son bien-être personnel, c'est peut-être une bonne piste, mais qu'en est-il du bonheur des autres ? Rien n'a vraiment été dit sur le sujet. Suffit-il d'être heureux pour rendre les autres heureux ? Je n'en suis pas sûr.

En définitive, je suis content d'avoir fait cette expérience. J'ai découvert une nouvelle technique de méditation, vécu des choses que je n'avais jamais vécues auparavant, testé ma tolérance à l'absence de divertissement et fait des rencontres enrichissantes. L'enseignement de S. N. Goenka m'a toutefois laissé sur ma faim. J'ai besoin d'une approche plus moderne de la méditation, plus scientifique (et non pseudo-scientifique), plus critique et mieux intégrée à ma vie actuelle. Ce que je lis et entends de la part de Sam Harris depuis des années maintenant sur le sujet me paraît correspondre plus à mes attentes, par exemple. Il vient de sortir une application pour smartphone, que je n'ai pas encore testée. Pour l'instant, j'ai cessé d'utiliser Headspace et je pratique encore la méditation Vipassana. On verra si je ressens le besoin de passer à autre chose prochainement.